Actéon marche dans la forêt. Ses pas silencieux épousent le relief de chaque feuille, chaque branche, chaque pierre, ses pas ont le visage de ce qu’ils foulent. Ses chiens le suivent comme l’idée de ce qu’on veut répondre à l’autre dans une conversation. Leur corps noueux sont faits pour la course. Leurs mâchoires puissantes. Les jambes d’Actéon sont façonnées par la traque.
C’est le chasseur le plus talentueux de toute l’Héllénie, le plus beau aussi. Ses boucles, châtain aux reflets blonds, tombent sur son front comme de la neige en plein jour. Ses yeux ont la couleur du ciel et percent ce qu’ils regardent comme pour rejoindre à travers eux l’os du visible. Son visage est dessiné au trait le plus fin. Il est et a été aimé éperdument par de nombreux hommes et femmes, par des divinités aussi. A t-il aimé lui-même ? Il n’a pas le temps de s’en préoccuper. Il aime ses chiens, son corps, la chasse.
Ce jour-là le temps est beau à en mourir mais la forêt offre une demeure fraiche à qui la visite. Soudain Actéon entend des bruissements. Calmement il ralentit son pas, contrôle sa respiration, immédiatement ses chiens l’imitent. Le jeune chasseur saisit son arc et s’accroupit, saisit une flèche et la bande. Il se positionne derrière un buisson touffu, idéalement situé entre lui et ce qui semble être la source du bruit. Actéon compte en lui-même 3 respirations et 6 battements de cœur et lève prudemment la tête. Mais il ne voit pas ce qu’il s’attendait à voir, la silhouette d’une bête, la nonchalance vive d’un cerf, l’insouciance pesante d’un sanglier. Il voit, par derrière le buisson, offert à sa vue dans la rivière, souligné par un rayon de soleil traversant la canopée, le corps de la femme la plus belle qu’il n’ait jamais vu. Elle se baigne nue. Actéon est saisi. Il ne savait pas qu’une pareille beauté pouvait exister ; il ne savait pas que les mortels pouvaient atteindre un tel degré de perfection ; il a raison : cette femme n’est pas une mortelle mais une déesse : Artémis, déesse de la chasse, dont la beauté a pour seule rivale celle d’Aphrodite.
Le jeune homme est hypnotisé. Il observe la déesse en silence. Elle passe ses mains dans ses cheveux mouillés et se recoiffe. Son corps dans la lumière scintille de gouttes d’eau portées comme des bijoux sur sa peau. Comme malgré lui Actéon a un élan vers elle. Ostensiblement il tend la main. Son corps se dirige impérieusement vers la source de son désir avec cette manière qu’a le corps de croire que parce qu’il désire une chose il la possède. Animant le buisson qui l’abrite il trahit sa présence. La déesse perçoit ce mouvement et immédiatement en cherche la cause. Ses yeux, sans précisément voir ceux d’Actéon, croisent un instant le regard du jeune homme derrière les feuilles touffues. La déesse comprend que ses yeux viennent de se plonger dans d’autres yeux. Elle rougit de honte et de colère et cache d’un bras ses seins, d’une main son sexe.
Actéon est repéré. Plutôt que fuir, il comprend qu’il ne peut que s’avancer. Sa tête est visible à présent, sa bouche entrouverte, son regard fiché dans les yeux de la déesse. Alors furieuse contre ce mortel qui a non seulement observé sa nudité mais s’en est délecté, elle crie en tendant le bras vers lui. Actéon comprend qu’il est damné et fuit. Pris de panique il court sur le tapis humide de la forêt. Mais ses pas agiles deviennent plus pesants. Ses pieds durcissent. Ils se changent en sabots. Son corps se couvre de poils. Sa colonne vertébrale s’affaisse. Son visage s’allonge et devient une gueule.
Actéon est changé un cerf. Actéon est changé en cerf et ses chiens qui l’accompagnaient font ce qu’Actéon aurait autrement attendu d’eux : ils prennent la bête en chasse. Actéon épouvanté, dans le flou d’une conscience qui n’est plus celle qu’il a l’habitude d’occuper, court à travers les bois mais, malhabile, ses chiens le rattrapent ; ils ne peuvent pas reconnaitre sous cette apparence leur maitre, les chiens plantent leurs griffes, leurs crocs dans le corps du cerf, les crocs atteignent la gorge, le sang est expulsé de la plaie avec violence. La bête à terre est dévorée vivante par les chiens qu’elle croyait posséder.
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Artémis est, ce jour-là, accompagnée de quelques nymphes. La déesse est venue chercher la compagnie de l’eau fraîche. Il fait terriblement chaud. Elle se dénude et plonge dans la rivière. Les nymphes font de même. Artémis se baigne dans la rivière avec les esprits de la rivière lorsque les humains se baignant peinent tout juste à quitter leur propre esprit. L’esprit des humains imprègne tout leur corps, les colle comme de la mélasse de sucre. Les créatures divines, elles, ont un esprit distinct de leur corps. Leur corps est éternel parce que leur esprit l’est aussi. C’est ce que les humains ne comprennent pas au sujet de l’immortalité, croyant qu’elle consiste en celle d’un esprit distinct du corps. Les humains ne sont qu’humains : leur corps est une localité qu’ils ne quitteront jamais, bourgade battue par le temps qui passe et la bruine. Les divinités sont ici et partout à la fois : elles sont faites du tissu des choses mêmes, cousues dans la peau de la nature, nous sommes de fragiles greffes à sa surface.
Alors qu’Artémis se baigne elle entend un bruit dont elle comprend intuitivement qu’il est d’origine humaine. Les corps qui sont aussi un esprit ont une façon caractéristique de se déplacer. Ce n’est pas tant leur odeur qui les trahit que la maladresse brusque, presque enfantine de leurs gestes. Son regard, posé sur la surface de la rivière, y saisit le reflet d’un visage. Dans le reflet sur l’eau elle voit l’image factice d’un homme qui regarde son corps réel. Honteuse de cette situation inacceptable, son visage empourpré ressemble un instant aux nuages frappés par le soleil. Elle lève la tête et croise deux yeux ébahis, deux yeux qui la regardent comme un chien son maître lorsqu’il quémande sa pitance. Alors la honte cède à l’effarement, l’effarement à la fureur, fureur de ressentir la honte dans lequel cet humain la jette. D’un geste, la déesse de la chasse lance un trait d’eau aux yeux de l’homme comme elle aurait fait d’une flèche. Elle crie : « Maintenant raconte que tu m’as vue sans un voile, si tu le peux raconter, libre à toi ! » et dans la terreur et la précipitation, le jeune homme s’enfuit.
Pourquoi une déesse aurait-elle honte de sa nudité ? Les dieux sont faits pour se révéler aux hommes, pas pour être surpris par eux. Celui qui est surpris est vulnérable. La déesse ne peut pas être vulnérable devant un homme, cela contrevient à sa nature divine. L’humain est ébahi par le corps divin. En voyant sans voiles la vérité du corps l’intrus fait perdre à ce corps sa vérité. C’est pour cela que les dieux ne se laissent jamais voir par les hommes. Ne pas comprendre la vérité qui nous est montrée implique de la trahir. Les humains salissent ce qu’ils touchent même s’ils ne touchent que du regard.
Mais surtout, l’humain contemple la déesse en se dissimulant. Il accapare l’image de la nudité sans rien offrir en retour. Si au moins il s’était avancé vers elle, lui-même nu, comme un ver, ridicule ! La honte aurait au moins fait office d’offrande. Mais non, l’humain a vu la vérité d’Artémis, sans proposer de vérité en retour, même s’il ne peut faire aucun échange qui soit équivalent.
Si l’on n’a pas de vérité de valeur équivalente à proposer, il faut montrer que l’on prend au sérieux la vérité de l’autre en étant changé par elle. Si l’autre se livre à nous et que nous n’avons rien ou pas suffisamment à livrer en retour, par défaut de courage ou de capacité, la seule conséquence valable est d’être transformé par la vérité de l’autre : je ne suis plus qui j’étais avant de te voir.
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