picaresques

LA RÉPUTATION

La réputation d’Alfonso Cuaron n’était plus à faire. On narrait sa geste des deux côtés du Mississippi. Ces récits étaient parvenus à l’oreille des bonnes gens des villes les plus reculées de l’Arizona ou du Texas. On connaissait son existence jusqu’au Montana forestier. Les mères, en Louisiane, se servaient du nom d’Alfonso Cuaron comme d’un menaçant hochet qu’elles agitaient sous le nez de leurs enfants pour les alarmer de ce qui leur arriverait s’ils n’obtempéraient pas. On usait de périphrases ou de synecdoques pour désigner Alfonso Cuaron dans le Kentucky, n’osant prononcer son patronyme complet de peur qu’il ne porte malheur. On se signait systématiquement, à son évocation, dans l’Illinois, et peut-être les bonnes gens que l’on voyait se signer spontanément le faisaient d’avoir convoqué, dans le silence glacial de leurs pensées, sa personne. On doutait de son existence comme on doute de l’existence du diable dans le Michigan. En Ohio, on baptisait les prisons à son nom dans l’espoir de l’y enfermer un jour.

Un jour, Alfonso Cuaron arriva dans une ville où il n’était encore jamais allé, mais sa réputation l’y avait précédé. C’était une ville d’Alabama. Comme toute ville digne de ce nom, son organisation était concentrique et centripète, structurée autour de son saloon. Alfonso Cuaron, entrant dans la ville, ne fut pas long à entrer dans le saloon. Entré dans le saloon, il y jaugea les hommes, les hommes présents, semblant à la fois les fusiller de ses yeux perçants, et à la fois nettoyer avec un mouchoir de soie la crosse de ce fusil, car ce regard n’était pas sans une étrange douceur. Mais sa réputation n’était plus à faire.

Lentement, Alfonso Cuaron s’avança vers le comptoir et commanda un sandwich au poulet qu’il obtint promptement. Il mangea le sandwich en silence, mastiquant consciencieusement chaque bouchée, imperturbable, lorsque toute la salle demeurait suspendue à ses gestes, comme un enfant apeuré guette le ciel orageux pour prévenir sa surprise du coup de tonnerre à venir. Alfonso Cuaron commanda une bière qu’il but d’une goulée. Puis, lentement, il se retourna. L’air satisfait. Lentement (toujours), mais fermement, il porta la main à son ceinturon. Il porta sa main au niveau de son porte-révolver. Sa main était maintenant au niveau de la crosse de son révolver. Sa main frôla son révolver et peut-être, imperceptiblement, ne faisait-elle plus qu’un avec ce chien de métal dont elle caressait la queue. Mais sa main continua à descendre, continua à descendre sous le révolver, et s’en fut jusqu’à la poche du jean usé, du jean d’Alfonso Cuaron, situé sur les jambes et le bassin d’Alfonso Cuaron, d’où elle, c’est à dire la main d’Alfonso Cuaron, sortit un billet de 5 dollars.

Alfonso Cuaron posa le billet de 5 dollars sur le zinc du comptoir et s’en fut.

– Eh bien, dit un habitué du saloon ; la réputation d’Alfonso Cuaron n’est plus à faire.


LA TRAGIQUE HISTOIRE DE FELICIA RODRIGUEZ

Félicia Rodriguez régnait d’une main de fer mais de velours gantée sur son petit troquet fréquenté par les plus basses couches sociales de cette ville du Mississippi, qui n’était qu’un sédiment sur une route s’étendant à perte de vue de l’Alabama à l’autre rive du Mississippi, où l’on déposa un jour quelques bâtisses d’une main négligente, comme le hasard dépose des évènements dans la vie d’un personne, sans qu’il n’y ait aucune justification à cela.

Mais ces considérations sentimentales n’étaient pas du goût de Félicia Rodriguez. Félicia Rodriguez avait été orpheline à 6 ans de père de mère et de saint-esprit, et elle était aussi orpheline de son fils mort en bas-age que lui avait fait quelque cowboy de passage qui préféra à la compagnie de sa chair la compagnie des vaches.  Félicita Rodriguez ne s’embarrassait cependant pas de ce genre de considérations sentimentales, car cela ne nourrit pas plus que les pierres, comme ces évènements qui bornent arbitrairement le chemin de la vie d’une homme (ou d’une femme) ; cependant il arrive bien que des évènements adviennent, ce fut celui-ci : 

Alfonso Cuaron entra un jour dans son troquet fréquenté par les plus basses couches sociales de cette petite ville du Missisipi, mais dont c’était à vrai dire la seule couche sociale, seul sédiment de cette terre peu arable, car tout ici participait de la même nature. Alfonso Cuaron entra un jour dans ce troquet, et il y tua tout le monde, d’un coup de révolver par personne. Ce menu n’avait pas été annoncé. D’habitude il n’y a pas de menu particulier. Il y tua tout le monde car on l’avait empêché de profiter de son tort-boyaux habituel, lui suggérant plutôt de boire l’eau des chevaux qui convient à un chien de sa sorte. Il tua tout le monde c’est à dire tous les hommes du village qui comme chaque soir étaient réunis dans ce troquet, c’est à dire 12 âmes en tout et pour tout, et le poids spirituel de ce village soudain s’en allégea tant que le vent aurait pu l’emporter si le Seigneur avait dû éternuer par mégarde. Il ne restait plus que les pierres et quelques enfants jouant entre les seuils sales des maisons, comme des rats qui passent sous les devantures des boutiques, avant de s’engouffrer dans les poubelles ouvertes comme des ventres impudiques.

Alors Félicia Rodriguez considéra Alfonso Cuaron. Longuement elle considéra cet homme qui avait tué tous les hommes, et dérangé par ailleurs la disposition des objets habituellement observée à son troquet, sur lequel elle régnait d’une main de velours gantée, métaphoriquement un gant de velours sur une main de fer. Elle pensa au livre de Job qu’on lui avait lu enfant, à l’histoire de Job à qui Dieu avait décidé de tout prendre après lui avoir tout donné ; mais elle se souvint que Job, avant de toute perdre, possédait maintes vaches, lui : elle soupira.


LES FOLIES DE CRISTOBAL DE SANTA-CLARA

Christobal de Santa-Clara de la Extremadura del Sol, qu’on appelait Christobal, était pareil à ces hidalgos d’un autre temps, qu’on croirait sortis tout à coup d’un roman lorsqu’on les croise dans la rue, qui prend alors des airs de papier jauni, sauf que ça sent la merde et non la bonne odeur des livres dans ce petit village de Tijuana où vivait Christobal de Santa-Clara de la Extremadura del Sol.

CSCDLEDL se vantait d’une ascendence supposément espagnole, par là il fallait comprendre aristocratique. Il rêvait d’Europe lorsqu’il était en Amérique. Il rêvait de salons lorsqu’il n’avait que ses vaches. Il possédait certes 5000 bêtes, réparties tout au long de ce côté ci du golfe du mexique, et de l’autre côté du golfe du mexique où il faisait affaire avec quelques gringos, dont Alfonso Cuaron, ce gringos qui n’en était pas un car mexicain comme lui, même si connu et vivant au pays des gringos.

Christobal de Santa-Clara avait une autre idée de lui-même que la plupart des gringos. Il se rappelait de l’Espagne rêvée ; l’Espagne des Folies de Marin Marais ; l’Espagne de Seville, de Grenade, de Madrid, voire de Cordoue et du ventre tanné de l’Andalousie ; de Charles Quint ; mais ces gringos, ces descendants de néerlandais allemands britanniques quelconques, ces bouffeurs de patates, ces réformés sans épaisseur, ternes comme des harengs marinés, n’avaient plus rien à voir avec les traditions de la vieille Europe.

Christobal n’était pas Charles Quint parce qu’eux étaient ni Henri II, ni Jean-Frédéric de Saxe, ni Henri IV. Ils n’étaient personne. Des fils de pasteur, de femmes de pasteur, de soldats, de putains, parfois de rien. Christobal de Santa-Clara avait une autre idée de lui-même.

A quoi bon une idée de soi-même? ça ne fait pas manger. Contrairement à la possession de 5000 vaches et de dix fois plus d’hectares de pâturage des deux côtés du golfe du mexique. CSCDLEDL était quelqu’un qui comptait.

On appelait à cette époque ce monde le nouveau monde. Ironique lorsque tout y semblait ancien, figé à un âge que les bonnes gens croyaient révolu de l’autre côté du pont des mers dans la vieille Europe.

De l’Europe, Christobal avait des lectures : quelques romans qui pouvaient servir de point de suture pour coudre à son coeur des images mordorées. Balzac Hugo Dickens pas encore Poe, mais ces gens là ne disaient rien à propos de ces terres trop grandes pour qu’on les cartographie, qu’on les prenne dans les bras de sa pensée, qu’on y fomente autre chose que des projets de pâturages, de vaches, et de clôtures. Ces contrées trop vastes pour qu’on y vive, comme l’est pour soi-même sa vie – juste avant de comprendre qu’elle rétrécit…

Ici, il n’y a rien à faire, pensait-il souvent, sinon baiser et chier et mourir. Ce que faisaient exclusivement toutes les bonnes gens du coin avec aussi la sieste et garder ses vaches, car il était l’archange d’une armée de bergers qu’on appelait cow-boys, et qui avaient pour montagnes la merde des vaches, et la merde des vaches pour unique pastorale.

Christobal de Santa-Clara était d’un tempérament mélancolique. Un beau jour il mourut comme tout le monde, mais en pensant à la vieille Europe.

Son cadavre se décomposa sans doute rapidement.

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