Dieu créa le monde comme on dépose différentes couches de pâte, crème, nappages et chocolats sur un gâteau. Il inscrivit dans sa création une hiérarchie structurelle (non de domination), les couches du dessus, plus visibles et prenant mieux la lumière, dépendant nécessairement de l’intégrité des couches du dessous. Car Dieu ne voulait pas faire du monde une page : un espace clôt, horizontal et plat ; il ne voulait pas en faire un livre, un enchainement linéaire d’espaces plats ; une sphère, où tous les chemins mènent à Rome ; un cube, où les angles se distinguent absolument des surfaces ; il voulait en faire un gâteau, plus précisément une pièce montée, où les surfaces planes contenaient d’autres surfaces planes ou concaves mais crémeuses, il voulut donner à sa création l’ordre de crème qui structure, du réel, les bouchées.
Créant le monde Dieu disposa sur la plus haute couche, on le sait, les humains qu’il fit à son image. C’est en tout cas ce qu’avancent les humains. Les fourmis, les abeilles, les corneilles et les ratons-laveurs ont tous de bons arguments à faire-valoir pour arguer de leur occupation de la couche sommitale, même si les humains ne s’en soucient pas. Mais un autre récit existe inaccessible au mouvant. Il n’a pas besoin d’être raconté, argumenté, il n’a pas besoin de convaincre. C’est le récit de la nature même.
Les êtres mouvants répondront que la nature constitue les couches inférieures, la bonne pâte ou la première couche du gâteau, de laquelle ils disposent. Mais dans cet autre récit on sait avec l’air d’évidence que la dernière couche de la pièce montée de la création est occupée par les fleurs, plus précisément par la corolle des fleurs, puisqu’elles ont précisément été créés par Dieu pour remplir cette fonction.
Dans cet autre récit, les êtres mouvants sont disposés plus bas dans le panier. Lorsqu’ils cessent de se mouvoir et meurent, les racines pénètrent leur peau, l’herbe recouvre leur corps, et les corolles des fleurs s’ouvrent sur cette surface nouvelle. Ce récit se contente de décrire le réel.
Ainsi, les fleurs aussi avaient leur prophète, il y a bien longtemps, même avant que les humains aient les leurs, avant que cette possibilité ne leur soit retirée, que les prophètes quittent la terre, que la foi ne transporte plus les montagnes, et que les êtres mouvants ne sachent plus que les langues des hommes, ayant oublié celles des anges. Les prophètes ont disparu car les prophéties se sont retirées du monde comme des ruisseaux à sec. Il y a bien longtemps que Dieu n’a pas badiné dans le monde. L’absence de son ombre prodigue a asséché ces cours d’eau.
Les fleurs aussi avaient leurs prophètes. Je vais dire rapidement l’histoire des deux plus connus d’entre eux.
Le premier était un beau jasmin, fier de ses fleurs et de son parfum. Il poussait accoudé à un muret disposé par le hasard et le vent, qui agrégèrent des pierres en une surface verticale. Là, le jasmin s’accouda avec nonchalance, comme au zinc d’un comptoir où l’on attend un ami. Ses branches dépassaient du muret et le coiffaient d’une élégance toute adolescente. C’est au printemps qu’il s’enflait le plus d’orgueil. Son odeur était plus envoûtante que le chant des sirènes, mais sa peau plus douce que les mers où ce chant entraîne. Son odeur était un océan tissé de soie.
Un jour, Dieu décida d’éprouver le fier jasmin. Alors il lui retira ses fleurs, ses pétales, son odeur. Le jasmin était nu et invisible. Dieu sur le jasmin fit venir ce qu’on appelle aujourd’hui l’hiver.
Le jasmin supplia Dieu en se tournant vers le ciel. Car Dieu voulait savoir si, ayant tout ôté au jasmin, le jasmin l’honorerait encore. Pris de pitié, il lui redonna ses atours, mais seulement temporairement, cycliquement, au moment que les êtres mouvants appellent le printemps.
Les êtres mouvants plagièrent, quelques milliers d’années plus tard, cette histoire pour en tirer l’histoire de Job.
Le jasmin fut prophète car il dissémina sa leçon à ses frères et sœurs parfumés et fleuris, qui apprirent et acceptèrent le cycle des saisons, et dieu vit que cela était bon.
La deuxième histoire est plus tragique. C’est celle d’un coquelicot qui vivait dans un champ de coquelicots, parmi ses milliers de frères et de sœurs. Ces coquelicots n’honoraient pas le seigneur. Mais ce coquelicot particulier avait le cœur bon. Alors Dieu le chargea de ramener ses frères et sœurs à la raison. Le bon coquelicot prêcha ses semblables de la parole divine. Mais ceux-ci, courroucés, courroucés qu’un de leur semblable si semblable se distingue en les édifiant, courroucés qu’un de leur semblable si semblable ait été distingué par un message divin, décidèrent de s’attaquer à lui et d’arracher ses racines et de l’extraire de la terre et le condamner à la mort.
Alors Dieu, dans sa miséricorde, pris le bon coquelicot dans la paume de sa main, y insuffla une parole de vie, et le planta ailleurs, pour qu’il croisse et se multiplie, non dans le désordre des coquelicots, mais dans un quadrillage ordonné, qui dépendait de l’entraide de tous pour chacun et de chacun pour tous. C’est ainsi que Dieu créa la tulipe.