Catégorie : l’adoration

  • miroirs


    Lorsqu’elle avait 8 ans elle passait des heures à regarder son reflet dans les miroirs des portes de la penderie. Chaque battant de porte était couvert à son verso d’une glace. Chaque fois qu’elle le pouvait, quand l’appartement était vide ou qu’il n’y avait personne à proximité, elle allait à la penderie, dépliait les battants pour révéler les glaces, les disposait autour d’elle pour former une clairière de reflets dont elle était le centre. Elle observait la correspondance minutieuse entre les gestes qu’elle faisait et leurs conséquences peintes sur les joues du verre.

    Pendant une à deux heures elle se regardait et s’étudiait. Plus elle s’entourait des battants, plus elle avait accès à une vision totale de son corps qui amenait à la vie des angles jusque-là morts : l’arrière de sa tête, sa nuque, son visage de trois-quarts, ses oreilles… mais plus elle s’entourait des battants plus ceux-ci occultaient la lumière de la pièce et donc l’image qu’ils révélaient. Ce compromis la rassurait.

    Les miroirs ne font généralement pas de compromis. Face à un miroir simple, unique, qu’il soit circulaire (rassurant car la contenant comme un cadre, donnant l’impression d’être un tableau) ou grand et rectangulaire (effrayant et engloutissant), l’habitude de son reflet finissait par la lasser. Les miroirs étaient tous différents : certains proposaient un reflet honnête, d’autres flatteur, ou méchants, sévères, dans ceux-là son reflet lui faisait peur, elle s’y voyait un visage de monstre qui ne ressemblait pas à une vraie personne mais une idée de personne, mal dessinée de mémoire… mais avec le temps elle s’habituait, elle pouvait faire des grimaces, changer ses vêtements, se déguiser, baisser les lampes… elle finissait par se voir moins elle-même que la personnalité de la glace.

    Quand elle arrivait dans un endroit où il y avait un miroir inconnu elle se préparait aussitôt mentalement à s’y mirer. Elle consignait ces reflets dans sa mémoire comme si la moyenne des images lui indiquerait la véritable solution de son apparence. Mais elle sentait aussi qu’elle était disposée à juger honnêtes les miroirs dont le reflet était agréable. Tant de miroirs lui renvoyaient une image qui la mettait mal à l’aise.

    Les gens ne lui disaient pas qu’elle était un monstre, elle ne pouvait pas en être un.

    Un jour sa mère la surprit en train de se regarder avec insistance dans le miroir de la cuisine. Elle était occupée à s’imaginer des ailes d’ange dont elle ajustait l’envergure en bougeant les épaules. « Eh bien, tu ne manques pas d’amour-propre » lui dit sa mère. Les ailes disparurent. Elle ne savait pas ce que ça voulait dire mais comprit qu’elle avait été surprise à quelque chose qui devait rester secret. Peut-être qu’il ne fallait pas s’imaginer en ange ou pas face à son reflet : sa mère devant le miroir se maquillait, son père se rasait, ils se brossaient les dents. Les miroirs n’étaient peut-être pas faits pour autre chose que ça.

    La nuit les miroirs n’étaient plus habités par la lumière. Le sommeil lui faisait peur. Longtemps, chaque soir, elle restait les yeux ouverts, puis fermés, puis ouverts dans le noir. Pour ne pas rester dans l’ennui d’une immobilité inutile elle essayait de s’occuper. Avec humeur son père avait remarqué qu’une lumière émanait souvent de la chambre de sa fille après l’extinction des feux. Presque chaque soir il venait vérifier si elle ne faisait pas autre chose que dormir. Lorsqu’elle entendait ses pas s’approcher dans le couloir elle éteignait sa lampe de chevet, ou dissimulait sa lampe torche, cachait son moyen de distraction, un livre ou sa gameboy sous l’oreiller. Il entrait subitement dans sa chambre, comme un orage. Elle faisait semblant de dormir comme les anges. Mais son père identifiait facilement la supercherie. Il lui fallait vérifier si, oui ou non, elle était en train de faire autre chose que dormir. Il lui fallait vérifier l’attitude de sa fille face à la désobéissance et à la vérité. Il cherchait la présence de l’arme du crime sous l’oreiller : la lampe torche, la game-boy, le livre.  Alors progressivement elle essayait d’autres cachettes : sous son dos, son ventre, le lit… Presque chaque soir ils jouaient ce jeu du chat et de la souris. Il entrait dans la chambre, elle jouait au dormeur. D’un geste il lui enlevait la couette et l’oreiller. Il la passait en revue. Son cœur battait fort. Elle restait immobile et silencieuse. Et avec mauvaise humeur son père trouvait ou non l’objet de distraction, ce qui, pensait-il, empêchait sa fille de garder les yeux fermés. 



    Le matin elle tardait souvent à sortir du lit. Les journées semblaient toujours finir et commencer trop tôt. Si au bout de cinq minutes elle n’était pas debout son père revenait dans sa chambre et lui disait de se lever en haussant la voix. Si au bout de 10 minutes elle n’était toujours pas debout il lui enlevait la couette d’un geste sec. L’hiver ça la jetait dans le froid, l’obligeait à quitter le lit. Une fois, parce qu’elle trainait trop, il lui jeta un verre d’eau au visage pour la forcer à se réveiller. Quand il était enfant son père faisait pareil avec lui, il le lui avait dit.

    Elle allait dans la cuisine où l’attendait son petit-déjeuner. Sa mère dormait encore. La radio dont elle aimait beaucoup le jingle donnait les infos du jour. La cuisine sentait le pain grillé. Elle mangeait ses céréales. Son père les yeux encore collés par le sommeil et la fatigue finissait de manger ou de se préparer dans la salle de bain. Il partait au travail à peu près quand elle avait achevé son petit-déjeuner.

    Elle allait à son tour dans la salle de bain se laver les dents. C’était la première rencontre du jour avec son reflet, déterminante. Souvent pas la plus flatteuse, mais comme son père qui écoutait la radio, la rencontre avec son reflet lui donnait les nouvelles du jour.

    Elle voyait généralement sa mère au moment où elle s’apprêtait à partir pour l’école, les yeux aussi collés par le sommeil, elle marchait le matin d’une façon étrange, comme un train sur des rails. Elle trouvait que sa mère avait au réveil une odeur désagréable, qui ressemblait à l’odeur de la mimolette et qu’elle n’aimait pas. « Bonne journée, ma chérie », lui disait sa mère d’une voix endormie tandis que sa fille claquait la porte pour aller à l’école.

    L’école n’était pas loin, elle faisait le trajet seule. Remonter la rue elle aimait regarder le ballet des gens et des choses du point du jour. Ça lui faisait penser au spectacle de fin d’année quand tous les enfants enfilent leurs costumes et attendent derrière les rideaux de la scène encore fermés. Le monde revêtait sa tenue, se mettait en place avant la représentation générale, montrait le dessous des cartes.

    Son chemin était ponctué par des jeux : si je marche sur une des lignes qui séparent à leur jointure les pavés, je meurs ; si je marche sur des pavés d’une couleur différente, je meurs ; si je marche ailleurs que d’une bande d’herbe à l’autre, je meurs ; si je devine le bon nombre de pas entre les deux bouts du passage piéton, je vis. L’hiver la neige obstruant les trottoirs lui refusait ces jeux-là. Elle pouvait seulement jouer à si je marche dans du caca de chien, j’ai marché dans du caca de chien et c’est dégueulasse.


  • keanu reeves


    Elle pense aux premiers fous qu’elle a vu étant enfant. C’est sa mère qui les lui montrait du doigt lorsqu’elles marchaient ensemble dans les rues. « Attention, ne t’approche pas, c’est un fou ». Elle ne comprenait pas toujours ce qui permettait de qualifier quelqu’un ou non de fou. L’originalité, la bizarrerie de l’apparence étaient des conditions nécessaires, pas suffisantes. Mais elle ne s’en voulait pas de ne pas vraiment comprendre ce qui faisait qu’une personne était, selon sa mère, folle. Elle préférait sa naiveté à l’inquiétude maternelle. « C’est un idiot », « C’est un débile », « C’est un con ». Elle était triste lorsqu’une personne qu’elle aimait bien était la cible de ces qualificatifs : ça gâchait le plaisir qu’elle éprouvait au sentiment de sa sympathie.

    Lorsqu’elle avait 8 ans elle tomba amoureuse de Keanu Reeves. Sa mère l’avait emmenée voir Matrix au cinéma. Elle ne comprenait pas tout ce qui s’y passait mais elle le comprenait très bien : la vie n’était pas la vraie vie, une personne seulement était capable de s’en apercevoir. Ce film la toucha au fond de son coeur à un endroit jusque là peu visité par les circonstances. Une impression similaire l’avait traversée lorsqu’elle avait regardé The Truman show. La vie n’était pas la vraie vie : elle avait souvent éprouvé ce sentiment dans le vague, comme une nausée. Souvent elle passait des heures à regarder son reflet dans les miroirs sur les portes de la penderie. S’entourer des portes dépliées lui permettait d’avoir une vision simultanée et irréelle d’elle même, par tous les angles à la fois. Elle se tenait lovée dans les bras de ses reflets tandis qu’elle apprenait que l’indéniabilité de son corps consistait en la correspondance minutieuse entre les gestes qu’elle faisait et leur conséquence peinte sur les joues du verre.

    Elle était tombée amoureux de Keanu Reeves, encore que c’est une façon de parler. Elle sentait qu’il lui fallait se choisir des modèles ; que certaines personnes méritaient plus que d’autres d’être aimées ; c’était apparent tous les jours, à la télé, dans les pages des magazine, à l’école, dans la rue. Les remarques de sa mère lui faisaient comprendre que si certaines personnes ne sont pas respectées, si on les évite, si on ne les regarde pas ou ne leur répond pas, c’est parce qu’elle n’en sont pas dignes : elles sont folles, elles sont bêtes, elles sont dangereuses ; quelque chose dans leur nature doit être vicié comme un fruit pourri qu’on écarte du panier pour ne pas gâter les autres.

    Elle avait choisi sans vraiment le choisir d’aimer Keanu Reeves, qu’elle ne différenciait pas de Néo, ce personnage de Matrix qui était le seul à réaliser que la vie n’était pas la vraie vie. Car elle sentait que quelque chose chez Néo, et même quelque chose chez Keanu Reeves, reflétait une bonté qui le rendait digne d’être aimé ; qu’elle pouvait, à ce porte manteau, suspendre timidement l’imperméable léger d’un premier amour sans conséquences.

    Un jour sa mère dit, au détour d’une conversation : « ce Keanu Reeves, il a vraiment l’air idiot !  Quelle tête de con ! » Elle ne comprit pas pourquoi mère disait cela mais elle ne pu pas s’empêcher d’y penser. Parce qu’elle ne voulait pas que son affection soit contaminée par l’idée d’une tete de con, elle arrêta de l’aimer.

    En face de l’apartment où elle vivait, sur elle trottoir, vivait Gérard, un clochard résidant comme elle dans le quartier, comme elle au même numéro de rue, elle dans le numéro, lui en face. Gérard n’était pas méchant mais il était souvent ivre. Comment devient-on clochard ? demandait-elle à sa mere. Elle ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait vivre dans la rue et comment les gens dehors, la société, pouvait laisser vivre d’autres personne dans la rue. « Ce sont des fous », lui répondit sa mère, ou « alors ils boivent trop d’alcool », « ou ils ont eu de mauvaises notes à l’école ». Elle savait qu’elle n’était pas folle et elle n’avait jamais bu d’alcool ; l’idée d’avoir des notes suffisamment mauvaises l’école pour un jour dormir à la rue, seule menace réaliste, la terrifiait.

    La folie ne la terrifiait pas. Les fous étaient toujours dehors, dans le monde extérieur, dans le monde inconnu et inquiétant. La folie ne la préoccupait pas le moins du monde, même si elle savait que vie n’était pas la vraie vie. Mais cela, elle sentait que c’était précisément ce qui faisait qu’elle n’était pas folle, que c’était une chose que la plupart des gens savaient sans doute en faisant comme si de rien n’était, peut-être parce que ce ne sont pas des chose dont on peut parler, elle respectait ces convenances. Mais précisément, précisément cette certitude était la garantie qu’elle n’était pas folle.