Elle pense aux premiers fous qu’elle a vu étant enfant. C’est sa mère qui les lui montrait du doigt lorsqu’elles marchaient ensemble dans les rues. « Attention, ne t’approche pas, c’est un fou ». Elle ne comprenait pas toujours ce qui permettait de qualifier quelqu’un ou non de fou. L’originalité, la bizarrerie de l’apparence étaient des conditions nécessaires, pas suffisantes. Mais elle ne s’en voulait pas de ne pas vraiment comprendre ce qui faisait qu’une personne était, selon sa mère, folle. Elle préférait sa naiveté à l’inquiétude maternelle. « C’est un idiot », « C’est un débile », « C’est un con ». Elle était triste lorsqu’une personne qu’elle aimait bien était la cible de ces qualificatifs : ça gâchait le plaisir qu’elle éprouvait au sentiment de sa sympathie.
Lorsqu’elle avait 8 ans elle tomba amoureuse de Keanu Reeves. Sa mère l’avait emmenée voir Matrix au cinéma. Elle ne comprenait pas tout ce qui s’y passait mais elle le comprenait très bien : la vie n’était pas la vraie vie, une personne seulement était capable de s’en apercevoir. Ce film la toucha au fond de son coeur à un endroit jusque là peu visité par les circonstances. Une impression similaire l’avait traversée lorsqu’elle avait regardé The Truman show. La vie n’était pas la vraie vie : elle avait souvent éprouvé ce sentiment dans le vague, comme une nausée. Souvent elle passait des heures à regarder son reflet dans les miroirs sur les portes de la penderie. S’entourer des portes dépliées lui permettait d’avoir une vision simultanée et irréelle d’elle même, par tous les angles à la fois. Elle se tenait lovée dans les bras de ses reflets tandis qu’elle apprenait que l’indéniabilité de son corps consistait en la correspondance minutieuse entre les gestes qu’elle faisait et leur conséquence peinte sur les joues du verre.
Elle était tombée amoureux de Keanu Reeves, encore que c’est une façon de parler. Elle sentait qu’il lui fallait se choisir des modèles ; que certaines personnes méritaient plus que d’autres d’être aimées ; c’était apparent tous les jours, à la télé, dans les pages des magazine, à l’école, dans la rue. Les remarques de sa mère lui faisaient comprendre que si certaines personnes ne sont pas respectées, si on les évite, si on ne les regarde pas ou ne leur répond pas, c’est parce qu’elle n’en sont pas dignes : elles sont folles, elles sont bêtes, elles sont dangereuses ; quelque chose dans leur nature doit être vicié comme un fruit pourri qu’on écarte du panier pour ne pas gâter les autres.
Elle avait choisi sans vraiment le choisir d’aimer Keanu Reeves, qu’elle ne différenciait pas de Néo, ce personnage de Matrix qui était le seul à réaliser que la vie n’était pas la vraie vie. Car elle sentait que quelque chose chez Néo, et même quelque chose chez Keanu Reeves, reflétait une bonté qui le rendait digne d’être aimé ; qu’elle pouvait, à ce porte manteau, suspendre timidement l’imperméable léger d’un premier amour sans conséquences.
Un jour sa mère dit, au détour d’une conversation : « ce Keanu Reeves, il a vraiment l’air idiot ! Quelle tête de con ! » Elle ne comprit pas pourquoi mère disait cela mais elle ne pu pas s’empêcher d’y penser. Parce qu’elle ne voulait pas que son affection soit contaminée par l’idée d’une tete de con, elle arrêta de l’aimer.
En face de l’apartment où elle vivait, sur elle trottoir, vivait Gérard, un clochard résidant comme elle dans le quartier, comme elle au même numéro de rue, elle dans le numéro, lui en face. Gérard n’était pas méchant mais il était souvent ivre. Comment devient-on clochard ? demandait-elle à sa mere. Elle ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait vivre dans la rue et comment les gens dehors, la société, pouvait laisser vivre d’autres personne dans la rue. « Ce sont des fous », lui répondit sa mère, ou « alors ils boivent trop d’alcool », « ou ils ont eu de mauvaises notes à l’école ». Elle savait qu’elle n’était pas folle et elle n’avait jamais bu d’alcool ; l’idée d’avoir des notes suffisamment mauvaises l’école pour un jour dormir à la rue, seule menace réaliste, la terrifiait.
La folie ne la terrifiait pas. Les fous étaient toujours dehors, dans le monde extérieur, dans le monde inconnu et inquiétant. La folie ne la préoccupait pas le moins du monde, même si elle savait que vie n’était pas la vraie vie. Mais cela, elle sentait que c’était précisément ce qui faisait qu’elle n’était pas folle, que c’était une chose que la plupart des gens savaient sans doute en faisant comme si de rien n’était, peut-être parce que ce ne sont pas des chose dont on peut parler, elle respectait ces convenances. Mais précisément, précisément cette certitude était la garantie qu’elle n’était pas folle.
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