le prophète

Il y a deux mille ans je fus prophète. Cela me tomba dessus un beau jour comme le fait le hasard. Je n’avais jamais été de ceux qui jalousent l’attention, les prestiges, les responsabilités ; jamais je n’avais cherché d’admirateurs, de disciples, de séides ; j’étais même, on peut le dire, profondément misanthrope. Voilà pourquoi Dieu me choisit, il fallait que Sa distinction soit pour Son récipiendaire un malheur. C’était l’assurance que je ne contaminerais pas Sa parole de ma bouche ni ne garderais dans ma poche la monnaie de Sa lumière. Alors dans Sa sollicitude il arrangea pour moi l’envoi d’une prophétie quelconque amenée par un ange subalterne. L’ange vint me trouver dans ma paix et mon repos et la volonté divine fondit sur moi comme un aigle ; elle me fut communiquée par la bouche de l’ange qui apporta sans bouger Sa parole, effrayant spectacle que celui des anges qui vous parlent la bouche close et les yeux pleins. Ces paroles me trouvèrent couché dans mon lit ou allongé dans un champ, fumant des cigarettes anachroniques ou mâchant la racine de quelques plantes, je n’en suis plus sûr, je sais que j’aimais ma vie, j’étais tranquille, ces paroles me trouvèrent pour me jeter hors du repos avec l’autorité des bienfaiteurs… cet ange aux yeux pleins d’une bonté inhumaine ne me laissait pas imaginer la possibilité de le fuir. Il me parlait directement dans le coeur en gardant la bouche close. Sa présence était insupportable, elle m’envahissait. Cruel cet ange empli de bonté inhumaine n’eut qu’à me communiquer la parole de Dieu pour m’en faire l’obligé. Cruel il me chassa du repos pour m’accabler d’une chose bien plus grande que l’âme. Un humain n’a pas le choix, je le compris vite.

Alors à contrecoeur je quittai le lit, le champ et la taverne, mes cigarettes, mon repos et mon bonheur ; à contrecœur je parcourus les pays et rassemblai les oreilles des hommes. Là je vis leurs yeux méfiants et bêtes ou enthousiastes et plus bêtes encore me fixer. Je vis leurs bouches s’emplir de mots comme un caniveau d’immondices. Je vis leurs existences parader devant moi avec obscénité. Dix mille hommes devant moi, dix milles nombrils, et le véritable centre du monde n’était nulle part. Je les vis agir de la sorte pour leur dire ce que Dieu voulait que je leur communique et que ces paroles édifient leurs coeurs et leurs esprits suivant la notice de montage IKEA de la volonté divine.

Parmi tous ceux-là de ma race certains m’écoutèrent et d’autres ne le firent pas ; certains s’extasièrent et d’autres furent pris de furie ; dans les deux cas ce n’était pas mon problème, dans les deux cas ils voulurent le faire mien. Ils me poursuivirent de leurs questions ou injures et je n’avais que des yeux ronds à leur offrir. J’étais terrifié évidemment, mais de ma peur je ne laissai percevoir que la part de surprise. Alors que je donnais aux hommes le message de Dieu, les hommes ne pensaient qu’aux hommes. Ils voulurent savoir ce que mon message impliquait, me demandèrent de les guider ou me jetèrent des insultes au visage s’imaginant qu’ainsi je les commandais, tous voulaient que j’enfile leurs chaussures, je n’en voulais pas, je ne commandais rien, je ne savais pas, je n’étais que le messager. On essaya de me mettre à mort.

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