l’hôpital, suite

L’idée de partager une chambre d’hôpital, entre le bruit des couloirs, la présence d’un compagnon de chambrée et le manque d’intimité, m’inquiétait. Le lit n’était pas confortable. Mou, étroit, on s’y enfonçait avec l’impression qu’un mouvement trop brusque nous en ferait chuter. La chaleur de juillet enveloppait les chambres. Il n’y avait pas de clim. Les aides-soignantes m’avaient apporté un ventilateur. Je le mis à plein régime braqué sur mon visage, allongé dans ma sueur et dans mon lit.

« Il faudrait une clim spéciale avec des filtres sinon ça brasserait les microbes », m’avait expliqué la secrétaire du service. « Les nouveaux hôpitaux ils sont construits avec ça, mais ici à Saint-Louis qui est ancien, tous les services en sont pas forcément équipés… » C’était le prix à payer pour être hospitalisé dans une enceinte inscrite aux monuments historiques.  

Le temps passait lentement sur la chambre, tout semblait pris dans une mélasse d’incertitude et d’air chaud. Monsieur de Saint-A… ne faisait pas un bruit. Il restait immobile sur son lit à regarder la télé en face de lui, ou il restait immobile à regarder dieu sait quoi, l’obscurité. Des bruits parvenaient souvent du couloir. Les aides-soignantes allaient et venaient au gré des besoins. Le patient de la chambre d’à côté, amputé d’une jambe, passait chaque soir une heure à psalmodier dans une langue que je ne comprenais pas.

Je restais quelque temps immobile, contemplant la chaleur de l’air, la sueur sur mon corps, le bruit de bip-bip de la machine monitorant le rythme cardiaque de Monsieur de Saint-A…, les psalmodies du patient de la chambre d’à côté, les conversations des aides-soignantes, puis, entouré de tout ça, peut-être justement parce que j’étais tant entouré, après avoir lentement tourné autour, en moins d’une heure je trouvai le chemin du sommeil et m’endormis.

Monsieur de Saint-A, lui, ne dormit pas. L’infirmier de nuit vint dans la chambre. Il dit à l’infirmier : c’est comme si ma peau me brûle. « Ah, mais pourtant, vous deviez sortir demain… » remarqua l’infirmier. Il lui donna un doliprane. « Je ne peux pas vous donner plus ». Il fallait sans doute l’accord préalable d’un médecin pour administrer quelque chose de plus fort ? Pourquoi n’y avait-il pas de médecin de garde ? « Ma peau me brûle ». Réveillé, je lui demandais si je pouvais faire quelque chose, lui apporter de l’eau. Il dit que non. L’infirmier parti. Je me rendormis.

Lorsque je me réveillais le lendemain, Monsieur de Saint-A… était dans son lit, pâle. Il avait souffert toute la nuit. « Je suis allé me promener dans les couloirs, faire des allers-retours », dit-il. « Pourquoi ? » je fis, « pour penser à autre chose » dit-il. Connaissant ma tendance à ronfler, je craignais que mes ronflements aient participé à son insomnie. Je m’inquiétais : « et mes ronflements, ça ne vous a pas, euh, trop dérangé ? ». Il me regarda avec un air mi surpris mi amusé, air qu’il avait souvent : « ah, non, ne vous inquiétez pas, ça, euh… ça va ». Je me dis que c’était probablement sa manière de dire que je lui avais quand même un peu cassé les couilles. Puis il dit : « Je ne pouvais pas dormir avec la douleur. » Il avait d’autres priorités.

Un infirmier arriva, l’infirmier de jour. Il était 6 heures. Il finit par lui donner un tramadol, il était 7 heures. Ça fini par le soulager un peu. Le médecin arriva à 8 : « bah écoutez, le scanner que vous avez fait l’autre jour est bon, mais là ça m’embête parce que vous me dites que vous avez mal, et vous étiez censé sortir aujourd’hui… ».

Il ne sorti pas ce jour-là. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui n’était pas présent la veille, une façon de regarder le monde depuis un endroit lointain, comme si l’endroit où convergeaient les informations visuelles après la rétine, jusqu’au cerveau, était lointain, parce qu’il fallait nager dans l’eau épaisse de la douleur.

**

Il fallait que je fasse une prise de sang à jeun. A 8 heures, 8h30, l’infirmier ne revenait toujours pas. La perspective de voir mon plateau de petit déjeuner apporté sans pouvoir y toucher me vexait. La faim montait dans mon ventre comme une aube.  

L’infirmier revint à 9h. Très gentil il me demanda comment étaient mes pieds, il examina les ulcères, me dit qu’il fallait changer les pansements, poser des pansements « humides » c’est-à-dire qui absorbent le pus des plaies, me fit la prise de sang et dit qu’il reviendrait poser les pansements, je dis je peux les poser moi-même, ce n’est pas compliqué. Alors j’eus droit au petit déjeuner.



-       Vous voulez quoi ? Me demanda l’aide-soignante qui avait garé le chariot de plateau-repas devant la porte.

–       Euh, vous avez quoi ?

–       Tout.

–       Vous avez des croissants ?! demandais-je avec excitation. 
Elle rigola.

–       Oui, des croissants, des pains au chocolat, des omelettes, du bacon, tout !  

Je la regardais avec des yeux ronds de qui vient d’entrer la faim au ventre dans une boulangerie avant de comprendre qu’elle se moquait de moi : le choix auquel elle faisait référence étant une alternative thé/café et la présence ou non d’un jus de fruit pour accompagner les tartines.  

–       Alors café, s’il vous plait, et jus de fruit.

–       Mais le dimanche on a des croissants ! dit-elle en souriant.

–       Ah ! fis-je plein d’un espoir un peu méfiant, mais satisfait.  

Après le petit déjeuner, c’était l’heure de la douche. Il n’y avait pas de douche dans la salle de bain de nos chambres. Il fallait aller dans des salles de bain communes, des pièces isolées où les patients allaient se doucher un à un après désinfection en règle entre chaque passage. 

Une aide-soignante m’y accompagna et me fournit une serviette et un tapis de bain jetables, très fins, presque comme du papier de verre. Je me lavais en essayant de toucher le moins de choses possibles qui n’étaient pas mon corps. J’imaginais partout les traces des mains malades des patients précédents, même si ce n’était pas un service de maladies contagieuses, même si j’avais le nez plein de l’odeur de javel du nettoyage fraichement effectué… Puis je regagnais, tout frais, ma chambre. Monsieur de Saint-A… regardait la télé.  

Un interne vint me voir. Très souriant, il m’exposa mon programme de la journée : on me dépêcherait un taxi pour que j’aille faire un examen des nerfs et des muscles à l’hôpital Bichat qui était doté d’outils adaptés absents de Saint-Louis. J’étais excité comme un enfant qui s’apprête à partir en voyage scolaire. Comme il me restait un peu de temps avant que ne vienne me chercher mon carrosse je décidais d’aller profiter de l’air extérieur, plus frais les matins d’été que la fournaise rémanente de l’après-midi précédent, mal dissipée de la chambre par la mince ouverture que permettait la fenêtre.



Je m’habillais, fourrais mes paquets de cigarettes dans mes poches, mon téléphone, un bouquin… je passais un peu gêné devant Monsieur de Saint-A… qui regardait la télé avec l’air de ne pas y toucher.

–       Je descends, vous voulez que je vous ramène quelque chose ?

–       Hein ?

–       Je vais en bas dans le hall, vous voulez que je vous ramène quelque chose ? Euh, un croissant, un jus de fruit ?

–       Ah ! Non, non merci, ça va, fit-il de son air mi-amusé mi-surpris.  

Et avec l’impression d’être un enfant qui commet une bêtise, je quittais le service pour vagabonder dans le hall de l’hôpital : son monop’, sa cafétéria, et dehors la cour intérieure de l’hôpital, le jardin, dans le jardin les bancs, les patients ou les familles éparpillées comme des petits ilots ou des archipels sur les bancs, et puis le bleu du ciel de juillet, la lumière du jour, la possibilité de fumer tranquillement des clopes, de marcher sur l’herbe, la liberté.



**

L’après-midi venu, le taxi vint me chercher. Le chauffeur, très gentil bien sûr, appelé par le service, me déposait d’un hôpital l’autre. J’aimais cette empathie spontanée et réservée qu’exprimaient les inconnus, pour en retour jouer à avoir l’air le plus détaché, calme, insouciant possible.

On me faisait un examen des muscles et des nerfs à l’hôpital Bichat. Le secrétariat m’indiqua une salle où deux neurologues et une interne me reçurent. Ils étaient joviaux. « On va vous demander de vous déshabiller, gardez le slip ». Je m’exécutais. « Attention, ça peut faire un peu mal, on va vous envoyer des petits courants électriques avec l’aiguille, pour voir comment ça stimule les muscles et les nerfs… ». « D’accord », je fis, « En général pour les personnes âgées ça va, mais parfois c’est un peu plus difficile à supporter pour les jeunes hommes musclés ! » dit le neurologue jovial pendant que je m’allongeais en slip sur le lit d’examen. « Ah bon ? », je fis, avant de rigoler. Je crois que je finissais par comprendre les subtilités de l’humour médical.  

Il m’envoya des petits chocs électriques avec l’aiguille dans différentes parties des bras et des jambes pendant que l’autre neurologue lisait le signal sur l’ordinateur et que l’interne observait les gestes du premier. Tout ça dans une très bonne ambiance. J’étais détendu, le but recherché. Les décharges étaient supportables. « Maintenant je vais le faire là », dit le neurologue. « Et maintenant là ». Il me touchait les jambes, les pieds, etc. « Et là, vous sentez ? Et là ? ». Je n’avais jamais autant été touché par des mains inconnues. A l’hôpital, votre corps vous appartient, mais il appartient aussi, pour les raisons légitimes que ses pouvoirs lui confèrent, à la médecine.



Le neurologue touchait les parties du corps qu’il allait électrocuter ; plus tôt dans la journée l’infirmier touchait mon bras pour la prise de sang ; le jour précédent les médecins touchait mes bras, mes jambes, pour vérifier l’état de mes nerfs, de mes plaies, de mes cicatrices ; « Ça fait mal ? Et là, vous sentez quelque chose ? Et là ? ». A chaque fois qu’on me touchait on me demandait ce que je pensais de ce toucher. Le premier jour pendant qu’elle m’examinait la cheffe du service me demanda de me lever pour regarder le dos. Elle touchait, montrait, expliquait aux étudiants. « Ca vous va si on regarde aussi les fesses ? » demanda-t-elle ensuite pendant que j’étais debout en slip avec toute une foule derrière moi. « Non, pas de soucis », fis-je. Et effectivement ça ne me causait pas de soucis parce qu’il y avait dans le fait de montrer mes fesses à une foule de jeunes médecins les observant avec application quelque chose de rigolo.



Ça ne me dérangeait pas. Pourtant j’ai longtemps été mal à l’aise lorsque quelqu’un avec qui je ne partage pas d’intimité physique me touchait, le bras ou l’épaule par ces gens tactiles lorsqu’ils vous parlent, ou qu’on me voie dans une nudité de maillot de bain, même par un ami.

Une fois retourné dans mon hopital, mon hall, mon service, ma chambre, je etrouvais monsieur de sain-a. Sa fille était présente. Elle venait le voir presque chaque après-midi, apportait des nouvelles du monde extérieur, racontait des anecdotes quotidiennes, sur son travail (elle était, je crois, institutrice), sur ses enfants, etc. Je sortais de la chambre pour les laisser seul et pour profiter du jardin, fumer mes clopes. Lorsque je revenais, il était seul, regardant la télé.

**

Je lui demandais toujours s’il voulait que je lui ramène quelque chose du Monop’ ou du Relais H, où j’allais me chercher des sandwichs pour compenser la fadeur de la bouffe servie dans les chambres. Il refusait, ça le faisait rigoler. « De toute façon, avec le pain qu’ils utilisent ! ». Il était boulanger. En tant que meilleur ouvrier de France, il avait participé à préparer la galette des rois pour l’Elysée, plusieurs années de suite.

Jour après jour, la cour de l’hôpital devenait un pays familier. Des amis venaient me rendre visite, mes parents aussi. Je me sentais presque trop occupé, trop sollicité. La soirée venue, j’étais tranquille : ni examens médicaux, ni visites, ni rien. J’allais dans la cour profiter de l’air du soir, fumant clope sur clope, regardant les variations de la faune des visiteurs au gré des moments de la journée.

 Les scènes les plus touchantes venaient vers le coup de 19-20 heures. Le ballet incessant des visiteurs, infirmiers, ambulanciers, patients, médecins, aides-soignants se calmait. Il restait dehors, dans la cour, par ces chaudes soirées d’été, surtout des proches de patients, ou des proches de tout juste promus morts. Le troisième soir de mon hospitalisation suivait une journée très chaude et nuageuse. A 21 heures les nuages étaient percés par les quartiers d’orange du soleil couchant, un orange intense de verre de Spritz qui tranchait dans la grisaille. Dans la cour de nombreuses familles étaient rassemblées, en pleurs, en deuil, chacune dans leur coin. Beaucoup de personnes avaient dû mourir ce soir-là ou emprunter par l’hospitalisation le chemin de la mort. Beaucoup plus que d’habitude. Était-ce la chaleur qui avait précipité les choses, empiré les états ? Est-ce que sans raison valable la mort se mettait parfois en tête de récolter des moissons particulièrement abondantes ? Ou opérait-elle en synchronie, la mort d’une personne, ici, devant impliquer celle d’une autre, ailleurs. Je regardais ces circonstances, jusqu’à 22 heures, heures de couvre-feu, et je regagnais ma chambre.

Je me tenais loin de la mort. Les résultats de mes examens tombaient les uns après les autres, un jour après l’autre, tous rassurants. Certes, les picotements et fourmillements que je ressentais occasionnellement dans les jambes et les bras venaient bien du fait que certains de mes nerfs sensitifs commençaient à être grignotés, ce qui à terme et sans traitement aurait fini par provoquer une paralysie, j’imagine. Certes, le livedo racemosa était assez important et diffusé, mais les ulcères ne présentaient pas d’aspect trop inquiétant, et surtout, tout le reste allait parfaitement bien. Je n’avais jamais été aussi exhaustivement examiné. Malgré cette petite maladie auto-immunitaire, ma santé était parfaite. Quasiment immortel.

Les médecins étaient rassurants. Je crois qu’ils m’aimaient bien, comme un instit aime bien un élève particulièrement éveillé, parce que j’avais eu le temps de tout apprendre sur la maladie et de réviser mes connaissances immunologiques. Je leur posais donc calmement des questions précises, les encourageant à expliciter leur démarche de diagnostic différentiel, mais je crois sans trop en faire non plus, sans trop donner dans l’hypocondrie. J’étais calme. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. 6 mois de cortisone, deux ans d’immunosuppresseurs, et on atteindra rapidement et inshallah définitivement la rémission. Le tour était joué.

J’étais rassuré. Quatre jours après mon arrivée, je sortais de l’hôpital, je laissais derrière moi médecins, infirmières, aides-soignantes, personnel administratif, patients, jardin, Relais-H, Monsieur Saint-A, à qui j’avais répété dans ma tête, de gêne, mon au-revoir avant de le lui faire.

Je fumais une dernière clope dans la cour avec mes anciens camarades. Puis je quittais cette enceinte et rentrais chez moi. Sur le chemin, je me suis dit, sans user de mots, mais le sentiment dans ma poitrine a pris une forme particulière, qui me disait : je suis retourné à la vie. Qu’est-ce que j’obtiens, à retourner à la vie ?

Pendant ces quelques jours, j’ai fréquenté la mort, avoisiné l’idée de la mort, même si je savais que je n’allais pas mourir, je m’en suis approché. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une chance. Il n’y a pas un gramme en moi qui ait envie de mourir. Mais, comme l’aimait à répéter feu mon grand-père, parfois, il faut se mettre les yeux en face des trous.

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