la fête foraine

Après avoir obtenu ma thèse je dû me confronter à la dure réalité du monde du travail : cette réalité est dure car elle ne se laisse pas déformer pour vous laisser une place, pour s’aménager une situation dans l’un de ses interstices, la réalité est dure comme les faits, droite dans ses bottes, et c’est à vous de vous contorsionner pour vous faire à ses anfractuosités, c’est à vous de réapprendre la souplesse, la flexibilité que des études trop longues, trop spécialisées vous auront désappris.

Après avoir obtenu ma thèse je dû me confronter à la dure réalité du monde du travail mais je me mis pas immédiatement à la recherche d’un emploi : je comptais d’abord profiter de mes allocations chômage chèrement cotisées, afin de m’échauffer, en quelque sorte, et de ne pas me froisser le muscle laborieux.

Mais après 4 mois à ce régime je m’aperçus rapidement qu’on s’ennuie à ne gagner que 1000 euros par mois, et qu’à 30 ans passés on n’a plus assez d’imagination ni d’ambition pour se satisfaire, en fait de divertissements, de livres empruntés à la bibliothèque municipale et de séries téléchargées sur torrent. Le vrai divertissement coûte cher parce qu’on veut se divertir au milieu des siens : pinte à 7 euros, sushi à 16 euros, vacances dans le sud à 500 euros, passé 30 ans on a déjà suffisamment esquinté son imagination et son énergie et l’on commence lentement à concevoir, comme ses parents avant soi, que le vrai bonheur c’est troquer un peu d’argent contre la possibilité qu’on s’occupe de vous tout en vous foutant la paix. Il fallait gagner de l’argent, je me mis donc à chercher un travail.

Mon conseiller Pôle Emploi à l’agence pour l’emploi des cadres me regarda d’un air dépité lorsqu’il me reçut pour notre premier entretien : moi détaillant mes diplômes, master en ceci, master en cela, doctorat en truc, et l’énumération de toutes ces études semblait l’offenser personnellement, mais enfin à quoi bon avoir fait tout ça si c’est pour vous retrouver dans une situation pareille, il n’y a rien pour vous sur le marché du travail, vous ne voulez pas continuer votre recherche à l’université là?

On lui explique : ah non à l’université les places sont chères et je me suis aliéné des gens importants pour cause de désaccord théorique, et on lui narre le morceau de bravoure de notre soutenance de thèse où l’on a fait preuve d’insolence envers un mandarin certain que nous étions de la justesse de notre analyse empirico-théorique, avant que celui-ci ne nous fasse remarquer que notre raisonnement reposait sur des axiomes erronés, car en effet l’analyse étymologique du concept sur lequel nous basions notre démonstration utilisait une traduction inexacte de ce concept-ci, plus particulièrement l’édition que l’on citait avait orthographié ce concept avec une faute de frappe, et effectivement notre analyse de la volonté de puissance dans le symbolisme sexuel des représentations des animaux de basse-cour dans l’artisanat gallo-romain du 2ème siècle de notre ère ne tenait absolument plus. Nous obtînmes notre thèse, cependant. Et alors qu’on s’animait en revivant l’évènement, pensant avec nostalgie à cette réalité parallèle où notre théorie audacieuse aurait révolutionnée le champ d’études archéologiques gallo-romaines, car théorie absolument valable, à une faute de frappe près, alors qu’on s’animait le conseiller Pôle Emploi fit preuve de plus en plus d’impatience voire d’agacement, lui n’avait pas étudié l’archéologie gallo-romaine, certes, mais il avait un vrai métier, un qui laisse au prise avec la réalité, celle qui est dure comme les faits, et les faits lui indiquaient, sans qu’il ne sache exactement pourquoi, que j’étais un espèce d’idiot.

Il m’expliqua donc qu’il ne fallait pas que je me fasse d’illusion relativement à la possibilité de trouver un emploi en rapport avec mes qualifications, et sur le marché du travail, si on ne trouve rien à qui l’on est formé, c’est comme si l’on est pas formé. Sûr de ce raisonnement implacable, le peu de déférence dont mon conseiller faisait encore preuve envers mes titres universitaires acheva de s’évanouir, et il m’expliqua que si je voulais trouver un emploi (et attention, au troisième emploi refusé, adieu les allocations), il fallait que je sois ouvert d’esprit, flexible, en un mot souple, comme à l’idée d’exercer ma souplesse à un poste d’équiper polyvalent chez Mcdonalds.

Pendant plusieurs semaines je recevais donc des annonces de ce genre, d’abord au simple titre de suggestion, puis qui finirent par ressembler de plus en plus à des menaces, jusqu’à ce que mon conseiller m’explique que j’étais obligé de me rendre à un entretien d’embauche chez Macdonalds si je ne voulais pas perdre mes allocations. En effet, devait-il penser, la société vous a tant donné, avec vos longues études là, c’est à votre tour de lui en rendre. Je me rendis la mort dans l’âme à l’entretien pour un poste de manager junior de restaurant, mais n’ayant aucun sens du relationnel et du management, c’est à dire aucune capacité à me faire intuitivement respecter de mes pairs, puisqu’ils ne me considéraient pas comme l’un des leurs, on ne m’embaucha pas. Pour ne pas avoir à revivre cette situation humiliante et surtout pour ne pas me retrouver dans une situation où un responsable de restaurant de fast-food finirait par avoir l’idée saugrenue de m’embaucher, je me mis à consulter des offres d’emploi par moi-même.

Les emplois un peu intellectuels (rédacteur, consultant, pigiste, analyste, bibliothécaire) me refusaient tous car il y avait pour ces postes une masse laborieuse spécifiquement qualifiée prête à s’entretuer pour être convoquée à un entretien d’embauche. Ne me restait donc que les choses un peu la marge, louches, qui ne semblaient pas forcément relever d’un désir sincère de participer à l’accroissement du PIB de la France pour enfin réduire la dette publique.

Une annonce, un jour, retint mon attention. C’était une offre pour être vendeur-animateur dans un stand de fête foraine, plus précisément à Luna Park, vers Fréjus, où j’étais naguère allé du temps de ma jeunesse insouciante, c’est à dire quelques mois avant ma soutenance de thèse. Me rappelant que la chance sourit aux audacieux, et parce que la seule alternative valable était de suivre une formation non diplômante en Zadisme, je me rendis donc à l’entretien, et un type en marcel, clope au bec, me reçut ; lorsque je lui confirmais que j’étais bien le candidat pour l’entretien, il me regarda tour à tout avec surprise, puis avec mépris, c’est à dire comme si j’étais une merde, ce qui était probablement bon signe, puisqu’il semblait être du genre à regarder ses employés comme des merdes, cela pouvait donc suggérer qu’il me considérait pour le poste.

Il m’expliqua qu’il s’agissait de tenir le stand de chamboule tout de Luna Park avec deux collègues, en l’occurrence ses enfants, et après m’avoir fait faire une partie de chamboule-tout où je réussis à peine à faire trembler l’édifice de mes projectiles, il décida de m’embaucher, peut-être par compréhension intuitive du concept de théorie de l’esprit : en effet quoi de mieux que le nigaud parfait pour entuber d‘autres nigauds parfaits à qui je pourrais inspirer confiance. Une semaine plus tard je commençais donc ma carrière de vendeur-animateur au stand de chamboule tout du Luna Park de Fréjus, et mes deux collègues, ses enfants, m’expliquèrent comment tenir le stand et la caisse.

Le premier soir fut difficile. La fête foraine est un milieu perceptivement agressif, les lumières, les hurlements des animateurs de stand dans des sonos grésillantes, et surtout le public, une faune qui n’avait pas fait de thèse, qui ne savait pas ce qu’était une thèse, qui ne connaissait pas les subtilités de l’archéologie gallo-romaine, une foule de vraie gens, aux prises avec la vraie réalité, celle qui est dure comme les faits, une foule de gens qui me regardaient avec surprise et circonspection, parce que j’avais l’air d’un touriste avec mes manières de mettre trop de mots dans les phrases pour dire des choses simples, et qui percevait ces mots en trop  comme une manière de signifier une différence de condition entre moi et eux, dans un contexte inadéquat pour cela, mais tout cela subrepticement, juste un regard qui s’appesantissait un peu trop longtemps sur mon visage lorsque mes phrases s’appesantissaient un peu trop longtemps dans la langue française. J’avais peur qu’on se foute de moi.

Mais je faisais de mon mieux : je trompais mon angoisse en faisant preuve d’une énergie débordante, je criais presque, avec une certaine hystérie, loin de la nonchalance placide des autres tenants de stand, et cette différence en fin de compte devait plaire, devait être distrayante, car les gens venaient et restaient aux stand de chamboule tout qui connut ce soir-là un franc succès. Faisant les comptes à la fin de mon shift, à 2 heures du matin, le patron me regarda très brièvement avec satisfaction puis me dit d’aller me reposer, car il fallait bosser le lendemain, non sans s’être foutu de ma gueule lorsqu’il vit que je me dirigeais, pour rentrer chez moi, vers ma monture, un vélo de ville hollandais.

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