le derviche

Dans une autre vie j’étais derviche tourneur. C’est ma mère qui me l’a dit me voyant, dès que j’étais en âge de marcher, tourner inlassablement autour de la table de la cuisine. Dès que j’avais quelque chose d’important à penser je tournais autour de la table, de préférence, ou si je n’avais pas le droit d’être dans la cuisine, dans ma chambre. J’aimais la table parce qu’elle fournissait un itinéraire évident à mon trajet. Je ne me collais pas à aux bords de la table ou aux murs de la cuisine mais, navigant entre ces deux frontières, l’itinéraire variait légèrement à chaque tour, et sans y réfléchir je pouvais faire l’expérience de changements minuscules devenant immenses à force de répétition. C’est aussi comme ça que penser fonctionne.

Dans une autre vie j’étais derviche tourneur. Marcher ne m’aide pas seulement à me concentrer sur ce que je pense. Le derviche tourne sur lui-même, certes, pour perdre le sens de l’équilibre et de la disposition autour de lui du monde, pour arriver à un état de transe où il accède au divin. Mais l’essentiel est de tourner. Il pourrait tourner autour de la table de la cuisine, des chiottes ou de la station-service du coin de la rue ce serait pareil. Son propre axe est pour le derviche le chemin le plus court vers la transe et donc le divin, parce qu’entrer en transe dans des boucles de 147 mètres de longueur autour de la station Elf demande un temps considérablement plus important. L’axe de son corps est le raccourci qui permet au derviche, par la scansion du mouvement, d’en sortir. Il trouve vers son nombril la porte de sortie de la prison qui l’enferme dans le monde terrestre, son corps, poussé depuis le cordon ombilical qui l’a jeté dans ce monde.

Dans une autre vie j’étais derviche tourneur mais je n’étais pas pressé. Sans doute parce que je n’avais pas de raison de vouloir rencontrer le divin. Je ne suis pas membre d’une confrérie mystique soufi. Je n’étais qu’un enfant, qui tournait dans la cuisine, autour d’une table ikea en bois brut. Mais je voulais aussi sortir de mon corps. Alors si je devais penser, je tournais autour de la table. Je n’avais pas eu d’éducation religieuse. Je ne savais pas que j’étais censé accéder au divin. Mais je trouvais la transe quand même, par moi-même, par instinct, sans dramaturgie, sans tournoiement spectaculaire, sans jupe, sans instruments, sans mouvement des bras, sans prière, sans psalmodie, sans tendre vers dieu, je tournais autour de la table pour me dissocier de mon corps par la répétition du mouvement, et par la répétition du même accéder à la porte de sortie que je portais en moi, le langage, par la répétition j’accédais à l’infini, je tournais pour m’échapper de moi.

Ça faisait beaucoup rire ma mère. Elle se moquait de moi et semblait intriguée ou fière en même temps comme si c’était l’originalité du génie (ou une marque d’autisme). J’ai gardé cette habitude.  Mon appartement précédent, en Allemagne, un long rectangle semi-vide, était parfait pour tourner, j’y tournais beaucoup, écoutant de la musique, fumant des clopes, pensant, rien de tout ça, si bien qu’un jour je me suis rendu compte en regardant le podomètre de mon iphone que même si je n’étais pas sorti de chez moi j’avais marché 6 kilomètres.

Je ne me souviens jamais de ce que je pense après-coup je suis dans ces élans tournants mais je sais que c’est là que je pense les choses les plus importantes. Peut-être justement parce que je ne m’en souviens pas. Les choses importantes ne sont pas celles dont on se souvient ou qu’on oublie mais celles qui ne sont pas faites pour être rappelées. On n’a pas besoin de se souvenir des choses pour qu’elles se souviennent de nous, cachées dans les replis de notre corps, on les trouve au bout des ongles, sur les pieds, dans une ride, le détail d’un rire, d’un poil de cul… ce qui compte, c’est de les avoir pensées. Ensuite, elles s’occupent du reste. Mises en mouvement, leur causalité est inébranlable, un tour après l’autre, autour de la table, le chemin avance sous nos pieds immobiles.

Dans une autre vie j’étais derviche tourneur, disons par facilité à Istanbul. J’avais un nom turc, Osman, une moustache turque, épaisse, je tournais sur moi-même ou dans les rues du quartier de la Corne d’Or. J’avais quitté ma femme et mes enfants un jour, je n’étais pas revenu. J’y pensais parfois, je ne ressentais pas de culpabilité dans ma  peine occasionnelle, ces gens n’étaient pas moi, je l’avais réalisé un jour : je m’étais rappelé qu’avant j’étais moi et que c’était tout ce que j’étais, mais maintenant ce moi était ma femme et mon enfant aussi, un jour me suis rappelé qu’ils n’étaient pas moi et je suis parti. Je ne leur ai pas dit, ils n’auraient pas pu comprendre, toute leur vie reposait sur le fait que j’étais aussi eux : leur père, leur mari, une partie d’eux. Ils pensent sans doute que je suis mort. Je suis plus vivant que jamais au contraire, mon essence est chimiquement plus pure d’être débarrassée d’eux. Je tourne dans les rues à Istanbul, sans me presser, autour de la station-service, de la cabine téléphonique, de la boutique de tabac, des berges du Bosphore, ou parfois juste sur moi-même. Et ainsi j’accède au divin. C’est à dire à l’endroit où l’on va par le tournoiement, le langage, le sexe, ou la mort, l’endroit où on est plus condamné à être à un seul endroit et à cet endroit seulement, son corps.

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