Catégorie : microrécits

  • la fête foraine


    Après avoir obtenu ma thèse je dû me confronter à la dure réalité du monde du travail : cette réalité est dure car elle ne se laisse pas déformer pour vous laisser une place, pour s’aménager une situation dans l’un de ses interstices, la réalité est dure comme les faits, droite dans ses bottes, et c’est à vous de vous contorsionner pour vous faire à ses anfractuosités, c’est à vous de réapprendre la souplesse, la flexibilité que des études trop longues, trop spécialisées vous auront désappris.

    Après avoir obtenu ma thèse je dû me confronter à la dure réalité du monde du travail mais je me mis pas immédiatement à la recherche d’un emploi : je comptais d’abord profiter de mes allocations chômage chèrement cotisées, afin de m’échauffer, en quelque sorte, et de ne pas me froisser le muscle laborieux.

    Mais après 4 mois à ce régime je m’aperçus rapidement qu’on s’ennuie à ne gagner que 1000 euros par mois, et qu’à 30 ans passés on n’a plus assez d’imagination ni d’ambition pour se satisfaire, en fait de divertissements, de livres empruntés à la bibliothèque municipale et de séries téléchargées sur torrent. Le vrai divertissement coûte cher parce qu’on veut se divertir au milieu des siens : pinte à 7 euros, sushi à 16 euros, vacances dans le sud à 500 euros, passé 30 ans on a déjà suffisamment esquinté son imagination et son énergie et l’on commence lentement à concevoir, comme ses parents avant soi, que le vrai bonheur c’est troquer un peu d’argent contre la possibilité qu’on s’occupe de vous tout en vous foutant la paix. Il fallait gagner de l’argent, je me mis donc à chercher un travail.

    Mon conseiller Pôle Emploi à l’agence pour l’emploi des cadres me regarda d’un air dépité lorsqu’il me reçut pour notre premier entretien : moi détaillant mes diplômes, master en ceci, master en cela, doctorat en truc, et l’énumération de toutes ces études semblait l’offenser personnellement, mais enfin à quoi bon avoir fait tout ça si c’est pour vous retrouver dans une situation pareille, il n’y a rien pour vous sur le marché du travail, vous ne voulez pas continuer votre recherche à l’université là?

    On lui explique : ah non à l’université les places sont chères et je me suis aliéné des gens importants pour cause de désaccord théorique, et on lui narre le morceau de bravoure de notre soutenance de thèse où l’on a fait preuve d’insolence envers un mandarin certain que nous étions de la justesse de notre analyse empirico-théorique, avant que celui-ci ne nous fasse remarquer que notre raisonnement reposait sur des axiomes erronés, car en effet l’analyse étymologique du concept sur lequel nous basions notre démonstration utilisait une traduction inexacte de ce concept-ci, plus particulièrement l’édition que l’on citait avait orthographié ce concept avec une faute de frappe, et effectivement notre analyse de la volonté de puissance dans le symbolisme sexuel des représentations des animaux de basse-cour dans l’artisanat gallo-romain du 2ème siècle de notre ère ne tenait absolument plus. Nous obtînmes notre thèse, cependant. Et alors qu’on s’animait en revivant l’évènement, pensant avec nostalgie à cette réalité parallèle où notre théorie audacieuse aurait révolutionnée le champ d’études archéologiques gallo-romaines, car théorie absolument valable, à une faute de frappe près, alors qu’on s’animait le conseiller Pôle Emploi fit preuve de plus en plus d’impatience voire d’agacement, lui n’avait pas étudié l’archéologie gallo-romaine, certes, mais il avait un vrai métier, un qui laisse au prise avec la réalité, celle qui est dure comme les faits, et les faits lui indiquaient, sans qu’il ne sache exactement pourquoi, que j’étais un espèce d’idiot.

    Il m’expliqua donc qu’il ne fallait pas que je me fasse d’illusion relativement à la possibilité de trouver un emploi en rapport avec mes qualifications, et sur le marché du travail, si on ne trouve rien à qui l’on est formé, c’est comme si l’on est pas formé. Sûr de ce raisonnement implacable, le peu de déférence dont mon conseiller faisait encore preuve envers mes titres universitaires acheva de s’évanouir, et il m’expliqua que si je voulais trouver un emploi (et attention, au troisième emploi refusé, adieu les allocations), il fallait que je sois ouvert d’esprit, flexible, en un mot souple, comme à l’idée d’exercer ma souplesse à un poste d’équiper polyvalent chez Mcdonalds.

    Pendant plusieurs semaines je recevais donc des annonces de ce genre, d’abord au simple titre de suggestion, puis qui finirent par ressembler de plus en plus à des menaces, jusqu’à ce que mon conseiller m’explique que j’étais obligé de me rendre à un entretien d’embauche chez Macdonalds si je ne voulais pas perdre mes allocations. En effet, devait-il penser, la société vous a tant donné, avec vos longues études là, c’est à votre tour de lui en rendre. Je me rendis la mort dans l’âme à l’entretien pour un poste de manager junior de restaurant, mais n’ayant aucun sens du relationnel et du management, c’est à dire aucune capacité à me faire intuitivement respecter de mes pairs, puisqu’ils ne me considéraient pas comme l’un des leurs, on ne m’embaucha pas. Pour ne pas avoir à revivre cette situation humiliante et surtout pour ne pas me retrouver dans une situation où un responsable de restaurant de fast-food finirait par avoir l’idée saugrenue de m’embaucher, je me mis à consulter des offres d’emploi par moi-même.

    Les emplois un peu intellectuels (rédacteur, consultant, pigiste, analyste, bibliothécaire) me refusaient tous car il y avait pour ces postes une masse laborieuse spécifiquement qualifiée prête à s’entretuer pour être convoquée à un entretien d’embauche. Ne me restait donc que les choses un peu la marge, louches, qui ne semblaient pas forcément relever d’un désir sincère de participer à l’accroissement du PIB de la France pour enfin réduire la dette publique.

    Une annonce, un jour, retint mon attention. C’était une offre pour être vendeur-animateur dans un stand de fête foraine, plus précisément à Luna Park, vers Fréjus, où j’étais naguère allé du temps de ma jeunesse insouciante, c’est à dire quelques mois avant ma soutenance de thèse. Me rappelant que la chance sourit aux audacieux, et parce que la seule alternative valable était de suivre une formation non diplômante en Zadisme, je me rendis donc à l’entretien, et un type en marcel, clope au bec, me reçut ; lorsque je lui confirmais que j’étais bien le candidat pour l’entretien, il me regarda tour à tout avec surprise, puis avec mépris, c’est à dire comme si j’étais une merde, ce qui était probablement bon signe, puisqu’il semblait être du genre à regarder ses employés comme des merdes, cela pouvait donc suggérer qu’il me considérait pour le poste.

    Il m’expliqua qu’il s’agissait de tenir le stand de chamboule tout de Luna Park avec deux collègues, en l’occurrence ses enfants, et après m’avoir fait faire une partie de chamboule-tout où je réussis à peine à faire trembler l’édifice de mes projectiles, il décida de m’embaucher, peut-être par compréhension intuitive du concept de théorie de l’esprit : en effet quoi de mieux que le nigaud parfait pour entuber d‘autres nigauds parfaits à qui je pourrais inspirer confiance. Une semaine plus tard je commençais donc ma carrière de vendeur-animateur au stand de chamboule tout du Luna Park de Fréjus, et mes deux collègues, ses enfants, m’expliquèrent comment tenir le stand et la caisse.

    Le premier soir fut difficile. La fête foraine est un milieu perceptivement agressif, les lumières, les hurlements des animateurs de stand dans des sonos grésillantes, et surtout le public, une faune qui n’avait pas fait de thèse, qui ne savait pas ce qu’était une thèse, qui ne connaissait pas les subtilités de l’archéologie gallo-romaine, une foule de vraie gens, aux prises avec la vraie réalité, celle qui est dure comme les faits, une foule de gens qui me regardaient avec surprise et circonspection, parce que j’avais l’air d’un touriste avec mes manières de mettre trop de mots dans les phrases pour dire des choses simples, et qui percevait ces mots en trop  comme une manière de signifier une différence de condition entre moi et eux, dans un contexte inadéquat pour cela, mais tout cela subrepticement, juste un regard qui s’appesantissait un peu trop longtemps sur mon visage lorsque mes phrases s’appesantissaient un peu trop longtemps dans la langue française. J’avais peur qu’on se foute de moi.

    Mais je faisais de mon mieux : je trompais mon angoisse en faisant preuve d’une énergie débordante, je criais presque, avec une certaine hystérie, loin de la nonchalance placide des autres tenants de stand, et cette différence en fin de compte devait plaire, devait être distrayante, car les gens venaient et restaient aux stand de chamboule tout qui connut ce soir-là un franc succès. Faisant les comptes à la fin de mon shift, à 2 heures du matin, le patron me regarda très brièvement avec satisfaction puis me dit d’aller me reposer, car il fallait bosser le lendemain, non sans s’être foutu de ma gueule lorsqu’il vit que je me dirigeais, pour rentrer chez moi, vers ma monture, un vélo de ville hollandais.


  • picaresques


    LA RÉPUTATION

    La réputation d’Alfonso Cuaron n’était plus à faire. On narrait sa geste des deux côtés du Mississippi. Ces récits étaient parvenus à l’oreille des bonnes gens des villes les plus reculées de l’Arizona ou du Texas. On connaissait son existence jusqu’au Montana forestier. Les mères, en Louisiane, se servaient du nom d’Alfonso Cuaron comme d’un menaçant hochet qu’elles agitaient sous le nez de leurs enfants pour les alarmer de ce qui leur arriverait s’ils n’obtempéraient pas. On usait de périphrases ou de synecdoques pour désigner Alfonso Cuaron dans le Kentucky, n’osant prononcer son patronyme complet de peur qu’il ne porte malheur. On se signait systématiquement, à son évocation, dans l’Illinois, et peut-être les bonnes gens que l’on voyait se signer spontanément le faisaient d’avoir convoqué, dans le silence glacial de leurs pensées, sa personne. On doutait de son existence comme on doute de l’existence du diable dans le Michigan. En Ohio, on baptisait les prisons à son nom dans l’espoir de l’y enfermer un jour.

    Un jour, Alfonso Cuaron arriva dans une ville où il n’était encore jamais allé, mais sa réputation l’y avait précédé. C’était une ville d’Alabama. Comme toute ville digne de ce nom, son organisation était concentrique et centripète, structurée autour de son saloon. Alfonso Cuaron, entrant dans la ville, ne fut pas long à entrer dans le saloon. Entré dans le saloon, il y jaugea les hommes, les hommes présents, semblant à la fois les fusiller de ses yeux perçants, et à la fois nettoyer avec un mouchoir de soie la crosse de ce fusil, car ce regard n’était pas sans une étrange douceur. Mais sa réputation n’était plus à faire.

    Lentement, Alfonso Cuaron s’avança vers le comptoir et commanda un sandwich au poulet qu’il obtint promptement. Il mangea le sandwich en silence, mastiquant consciencieusement chaque bouchée, imperturbable, lorsque toute la salle demeurait suspendue à ses gestes, comme un enfant apeuré guette le ciel orageux pour prévenir sa surprise du coup de tonnerre à venir. Alfonso Cuaron commanda une bière qu’il but d’une goulée. Puis, lentement, il se retourna. L’air satisfait. Lentement (toujours), mais fermement, il porta la main à son ceinturon. Il porta sa main au niveau de son porte-révolver. Sa main était maintenant au niveau de la crosse de son révolver. Sa main frôla son révolver et peut-être, imperceptiblement, ne faisait-elle plus qu’un avec ce chien de métal dont elle caressait la queue. Mais sa main continua à descendre, continua à descendre sous le révolver, et s’en fut jusqu’à la poche du jean usé, du jean d’Alfonso Cuaron, situé sur les jambes et le bassin d’Alfonso Cuaron, d’où elle, c’est à dire la main d’Alfonso Cuaron, sortit un billet de 5 dollars.

    Alfonso Cuaron posa le billet de 5 dollars sur le zinc du comptoir et s’en fut.

    – Eh bien, dit un habitué du saloon ; la réputation d’Alfonso Cuaron n’est plus à faire.


    LA TRAGIQUE HISTOIRE DE FELICIA RODRIGUEZ

    Félicia Rodriguez régnait d’une main de fer mais de velours gantée sur son petit troquet fréquenté par les plus basses couches sociales de cette ville du Mississippi, qui n’était qu’un sédiment sur une route s’étendant à perte de vue de l’Alabama à l’autre rive du Mississippi, où l’on déposa un jour quelques bâtisses d’une main négligente, comme le hasard dépose des évènements dans la vie d’un personne, sans qu’il n’y ait aucune justification à cela.

    Mais ces considérations sentimentales n’étaient pas du goût de Félicia Rodriguez. Félicia Rodriguez avait été orpheline à 6 ans de père de mère et de saint-esprit, et elle était aussi orpheline de son fils mort en bas-age que lui avait fait quelque cowboy de passage qui préféra à la compagnie de sa chair la compagnie des vaches.  Félicita Rodriguez ne s’embarrassait cependant pas de ce genre de considérations sentimentales, car cela ne nourrit pas plus que les pierres, comme ces évènements qui bornent arbitrairement le chemin de la vie d’une homme (ou d’une femme) ; cependant il arrive bien que des évènements adviennent, ce fut celui-ci : 

    Alfonso Cuaron entra un jour dans son troquet fréquenté par les plus basses couches sociales de cette petite ville du Missisipi, mais dont c’était à vrai dire la seule couche sociale, seul sédiment de cette terre peu arable, car tout ici participait de la même nature. Alfonso Cuaron entra un jour dans ce troquet, et il y tua tout le monde, d’un coup de révolver par personne. Ce menu n’avait pas été annoncé. D’habitude il n’y a pas de menu particulier. Il y tua tout le monde car on l’avait empêché de profiter de son tort-boyaux habituel, lui suggérant plutôt de boire l’eau des chevaux qui convient à un chien de sa sorte. Il tua tout le monde c’est à dire tous les hommes du village qui comme chaque soir étaient réunis dans ce troquet, c’est à dire 12 âmes en tout et pour tout, et le poids spirituel de ce village soudain s’en allégea tant que le vent aurait pu l’emporter si le Seigneur avait dû éternuer par mégarde. Il ne restait plus que les pierres et quelques enfants jouant entre les seuils sales des maisons, comme des rats qui passent sous les devantures des boutiques, avant de s’engouffrer dans les poubelles ouvertes comme des ventres impudiques.

    Alors Félicia Rodriguez considéra Alfonso Cuaron. Longuement elle considéra cet homme qui avait tué tous les hommes, et dérangé par ailleurs la disposition des objets habituellement observée à son troquet, sur lequel elle régnait d’une main de velours gantée, métaphoriquement un gant de velours sur une main de fer. Elle pensa au livre de Job qu’on lui avait lu enfant, à l’histoire de Job à qui Dieu avait décidé de tout prendre après lui avoir tout donné ; mais elle se souvint que Job, avant de toute perdre, possédait maintes vaches, lui : elle soupira.


    LES FOLIES DE CRISTOBAL DE SANTA-CLARA

    Christobal de Santa-Clara de la Extremadura del Sol, qu’on appelait Christobal, était pareil à ces hidalgos d’un autre temps, qu’on croirait sortis tout à coup d’un roman lorsqu’on les croise dans la rue, qui prend alors des airs de papier jauni, sauf que ça sent la merde et non la bonne odeur des livres dans ce petit village de Tijuana où vivait Christobal de Santa-Clara de la Extremadura del Sol.

    CSCDLEDL se vantait d’une ascendence supposément espagnole, par là il fallait comprendre aristocratique. Il rêvait d’Europe lorsqu’il était en Amérique. Il rêvait de salons lorsqu’il n’avait que ses vaches. Il possédait certes 5000 bêtes, réparties tout au long de ce côté ci du golfe du mexique, et de l’autre côté du golfe du mexique où il faisait affaire avec quelques gringos, dont Alfonso Cuaron, ce gringos qui n’en était pas un car mexicain comme lui, même si connu et vivant au pays des gringos.

    Christobal de Santa-Clara avait une autre idée de lui-même que la plupart des gringos. Il se rappelait de l’Espagne rêvée ; l’Espagne des Folies de Marin Marais ; l’Espagne de Seville, de Grenade, de Madrid, voire de Cordoue et du ventre tanné de l’Andalousie ; de Charles Quint ; mais ces gringos, ces descendants de néerlandais allemands britanniques quelconques, ces bouffeurs de patates, ces réformés sans épaisseur, ternes comme des harengs marinés, n’avaient plus rien à voir avec les traditions de la vieille Europe.

    Christobal n’était pas Charles Quint parce qu’eux étaient ni Henri II, ni Jean-Frédéric de Saxe, ni Henri IV. Ils n’étaient personne. Des fils de pasteur, de femmes de pasteur, de soldats, de putains, parfois de rien. Christobal de Santa-Clara avait une autre idée de lui-même.

    A quoi bon une idée de soi-même? ça ne fait pas manger. Contrairement à la possession de 5000 vaches et de dix fois plus d’hectares de pâturage des deux côtés du golfe du mexique. CSCDLEDL était quelqu’un qui comptait.

    On appelait à cette époque ce monde le nouveau monde. Ironique lorsque tout y semblait ancien, figé à un âge que les bonnes gens croyaient révolu de l’autre côté du pont des mers dans la vieille Europe.

    De l’Europe, Christobal avait des lectures : quelques romans qui pouvaient servir de point de suture pour coudre à son coeur des images mordorées. Balzac Hugo Dickens pas encore Poe, mais ces gens là ne disaient rien à propos de ces terres trop grandes pour qu’on les cartographie, qu’on les prenne dans les bras de sa pensée, qu’on y fomente autre chose que des projets de pâturages, de vaches, et de clôtures. Ces contrées trop vastes pour qu’on y vive, comme l’est pour soi-même sa vie – juste avant de comprendre qu’elle rétrécit…

    Ici, il n’y a rien à faire, pensait-il souvent, sinon baiser et chier et mourir. Ce que faisaient exclusivement toutes les bonnes gens du coin avec aussi la sieste et garder ses vaches, car il était l’archange d’une armée de bergers qu’on appelait cow-boys, et qui avaient pour montagnes la merde des vaches, et la merde des vaches pour unique pastorale.

    Christobal de Santa-Clara était d’un tempérament mélancolique. Un beau jour il mourut comme tout le monde, mais en pensant à la vieille Europe.

    Son cadavre se décomposa sans doute rapidement.


  • la chasse


    Actéon marche dans la forêt. Ses pas silencieux épousent le relief de chaque feuille, chaque branche, chaque pierre, ses pas ont le visage de ce qu’ils foulent. Ses chiens le suivent comme l’idée de ce qu’on veut répondre à l’autre dans une conversation. Leur corps noueux sont faits pour la course. Leurs mâchoires puissantes. Les jambes d’Actéon sont façonnées par la traque.

    C’est le chasseur le plus talentueux de toute l’Héllénie, le plus beau aussi. Ses boucles, châtain aux reflets blonds, tombent sur son front comme de la neige en plein jour. Ses yeux ont la couleur du ciel et percent ce qu’ils regardent comme pour rejoindre à travers eux l’os du visible. Son visage est dessiné au trait le plus fin. Il est et a été aimé éperdument par de nombreux hommes et femmes, par des divinités aussi. A t-il aimé lui-même ? Il n’a pas le temps de s’en préoccuper. Il aime ses chiens, son corps, la chasse.

    Ce jour-là le temps est beau à en mourir mais la forêt offre une demeure fraiche à qui la visite. Soudain Actéon entend des bruissements. Calmement il ralentit son pas, contrôle sa respiration, immédiatement ses chiens l’imitent. Le jeune chasseur saisit son arc et s’accroupit, saisit une flèche et la bande. Il se positionne derrière un buisson touffu, idéalement situé entre lui et ce qui semble être la source du bruit. Actéon compte en lui-même 3 respirations et 6 battements de cœur et lève prudemment la tête. Mais il ne voit pas ce qu’il s’attendait à voir, la silhouette d’une bête, la nonchalance vive d’un cerf, l’insouciance pesante d’un sanglier. Il voit, par derrière le buisson, offert à sa vue dans la rivière, souligné par un rayon de soleil traversant la canopée, le corps de la femme la plus belle qu’il n’ait jamais vu. Elle se baigne nue. Actéon est saisi. Il ne savait pas qu’une pareille beauté pouvait exister ; il ne savait pas que les mortels pouvaient atteindre un tel degré de perfection ; il a raison : cette femme n’est pas une mortelle mais une déesse : Artémis, déesse de la chasse, dont la beauté a pour seule rivale celle d’Aphrodite.

    Le jeune homme est hypnotisé. Il observe la déesse en silence. Elle passe ses mains dans ses cheveux mouillés et se recoiffe. Son corps dans la lumière scintille de gouttes d’eau portées comme des bijoux sur sa peau. Comme malgré lui Actéon a un élan vers elle. Ostensiblement il tend la main. Son corps se dirige impérieusement vers la source de son désir avec cette manière qu’a le corps de croire que parce qu’il désire une chose il la possède. Animant le buisson qui l’abrite il trahit sa présence. La déesse perçoit ce mouvement et immédiatement en cherche la cause. Ses yeux, sans précisément voir ceux d’Actéon, croisent un instant le regard du jeune homme derrière les feuilles touffues. La déesse comprend que ses yeux viennent de se plonger dans d’autres yeux. Elle rougit de honte et de colère et cache d’un bras ses seins, d’une main son sexe.

    Actéon est repéré. Plutôt que fuir, il comprend qu’il ne peut que s’avancer. Sa tête est visible à présent, sa bouche entrouverte, son regard fiché dans les yeux de la déesse. Alors furieuse contre ce mortel qui a non seulement observé sa nudité mais s’en est délecté, elle crie en tendant le bras vers lui. Actéon comprend qu’il est damné et fuit. Pris de panique il court sur le tapis humide de la forêt. Mais ses pas agiles deviennent plus pesants. Ses pieds durcissent. Ils se changent en sabots. Son corps se couvre de poils. Sa colonne vertébrale s’affaisse. Son visage s’allonge et devient une gueule.

    Actéon est changé un cerf. Actéon est changé en cerf et ses chiens qui l’accompagnaient font ce qu’Actéon aurait autrement attendu d’eux : ils prennent la bête en chasse. Actéon épouvanté, dans le flou d’une conscience qui n’est plus celle qu’il a l’habitude d’occuper, court à travers les bois mais, malhabile, ses chiens le rattrapent ; ils ne peuvent pas reconnaitre sous cette apparence leur maitre, les chiens plantent leurs griffes, leurs crocs dans le corps du cerf, les crocs atteignent la gorge, le sang est expulsé de la plaie avec violence. La bête à terre est dévorée vivante par les chiens qu’elle croyait posséder.

    *
    *  *

    Artémis est, ce jour-là, accompagnée de quelques nymphes. La déesse est venue chercher la compagnie de l’eau fraîche. Il fait terriblement chaud. Elle se dénude et plonge dans la rivière. Les nymphes font de même. Artémis se baigne dans la rivière avec les esprits de la rivière lorsque les humains se baignant peinent tout juste à quitter leur propre esprit. L’esprit des humains imprègne tout leur corps, les colle comme de la mélasse de sucre. Les créatures divines, elles, ont un esprit distinct de leur corps. Leur corps est éternel parce que leur esprit l’est aussi. C’est ce que les humains ne comprennent pas au sujet de l’immortalité, croyant qu’elle consiste en celle d’un esprit distinct du corps. Les humains ne sont qu’humains : leur corps est une localité qu’ils ne quitteront jamais, bourgade battue par le temps qui passe et la bruine. Les divinités sont ici et partout à la fois : elles sont faites du tissu des choses mêmes, cousues dans la peau de la nature, nous sommes de fragiles greffes à sa surface.

    Alors qu’Artémis se baigne elle entend un bruit dont elle comprend intuitivement qu’il est d’origine humaine. Les corps qui sont aussi un esprit ont une façon caractéristique de se déplacer. Ce n’est pas tant leur odeur qui les trahit que la maladresse brusque, presque enfantine de leurs gestes. Son regard, posé sur la surface de la rivière, y saisit le reflet d’un visage. Dans le reflet sur l’eau elle voit l’image factice d’un homme qui regarde son corps réel. Honteuse de cette situation inacceptable, son visage empourpré ressemble un instant aux nuages frappés par le soleil. Elle lève la tête et croise deux yeux ébahis, deux yeux qui la regardent comme un chien son maître lorsqu’il quémande sa pitance. Alors la honte cède à l’effarement, l’effarement à la fureur, fureur de ressentir la honte dans lequel cet humain la jette. D’un geste, la déesse de la chasse lance un trait d’eau aux yeux de l’homme comme elle aurait fait d’une flèche. Elle crie : « Maintenant raconte que tu m’as vue sans un voile, si tu le peux raconter, libre à toi ! » et dans la terreur et la précipitation, le jeune homme s’enfuit.

    Pourquoi une déesse aurait-elle honte de sa nudité ? Les dieux sont faits pour se révéler aux hommes, pas pour être surpris par eux. Celui qui est surpris est vulnérable. La déesse ne peut pas être vulnérable devant un homme, cela contrevient à sa nature divine. L’humain est ébahi par le corps divin. En voyant sans voiles la vérité du corps l’intrus fait perdre à ce corps sa vérité. C’est pour cela que les dieux ne se laissent jamais voir par les hommes. Ne pas comprendre la vérité qui nous est montrée implique de la trahir. Les humains salissent ce qu’ils touchent même s’ils ne touchent que du regard.

    Mais surtout, l’humain contemple la déesse en se dissimulant. Il accapare l’image de la nudité sans rien offrir en retour. Si au moins il s’était avancé vers elle, lui-même nu, comme un ver, ridicule ! La honte aurait au moins fait office d’offrande. Mais non, l’humain a vu la vérité d’Artémis, sans proposer de vérité en retour, même s’il ne peut faire aucun échange qui soit équivalent.

    Si l’on n’a pas de vérité de valeur équivalente à proposer, il faut montrer que l’on prend au sérieux la vérité de l’autre en étant changé par elle. Si l’autre se livre à nous et que nous n’avons rien ou pas suffisamment à livrer en retour, par défaut de courage ou de capacité, la seule conséquence valable est d’être transformé par la vérité de l’autre : je ne suis plus qui j’étais avant de te voir.


  • le derviche


    Dans une autre vie j’étais derviche tourneur. C’est ma mère qui me l’a dit me voyant, dès que j’étais en âge de marcher, tourner inlassablement autour de la table de la cuisine. Dès que j’avais quelque chose d’important à penser je tournais autour de la table, de préférence, ou si je n’avais pas le droit d’être dans la cuisine, dans ma chambre. J’aimais la table parce qu’elle fournissait un itinéraire évident à mon trajet. Je ne me collais pas à aux bords de la table ou aux murs de la cuisine mais, navigant entre ces deux frontières, l’itinéraire variait légèrement à chaque tour, et sans y réfléchir je pouvais faire l’expérience de changements minuscules devenant immenses à force de répétition. C’est aussi comme ça que penser fonctionne.

    Dans une autre vie j’étais derviche tourneur. Marcher ne m’aide pas seulement à me concentrer sur ce que je pense. Le derviche tourne sur lui-même, certes, pour perdre le sens de l’équilibre et de la disposition autour de lui du monde, pour arriver à un état de transe où il accède au divin. Mais l’essentiel est de tourner. Il pourrait tourner autour de la table de la cuisine, des chiottes ou de la station-service du coin de la rue ce serait pareil. Son propre axe est pour le derviche le chemin le plus court vers la transe et donc le divin, parce qu’entrer en transe dans des boucles de 147 mètres de longueur autour de la station Elf demande un temps considérablement plus important. L’axe de son corps est le raccourci qui permet au derviche, par la scansion du mouvement, d’en sortir. Il trouve vers son nombril la porte de sortie de la prison qui l’enferme dans le monde terrestre, son corps, poussé depuis le cordon ombilical qui l’a jeté dans ce monde.

    Dans une autre vie j’étais derviche tourneur mais je n’étais pas pressé. Sans doute parce que je n’avais pas de raison de vouloir rencontrer le divin. Je ne suis pas membre d’une confrérie mystique soufi. Je n’étais qu’un enfant, qui tournait dans la cuisine, autour d’une table ikea en bois brut. Mais je voulais aussi sortir de mon corps. Alors si je devais penser, je tournais autour de la table. Je n’avais pas eu d’éducation religieuse. Je ne savais pas que j’étais censé accéder au divin. Mais je trouvais la transe quand même, par moi-même, par instinct, sans dramaturgie, sans tournoiement spectaculaire, sans jupe, sans instruments, sans mouvement des bras, sans prière, sans psalmodie, sans tendre vers dieu, je tournais autour de la table pour me dissocier de mon corps par la répétition du mouvement, et par la répétition du même accéder à la porte de sortie que je portais en moi, le langage, par la répétition j’accédais à l’infini, je tournais pour m’échapper de moi.

    Ça faisait beaucoup rire ma mère. Elle se moquait de moi et semblait intriguée ou fière en même temps comme si c’était l’originalité du génie (ou une marque d’autisme). J’ai gardé cette habitude.  Mon appartement précédent, en Allemagne, un long rectangle semi-vide, était parfait pour tourner, j’y tournais beaucoup, écoutant de la musique, fumant des clopes, pensant, rien de tout ça, si bien qu’un jour je me suis rendu compte en regardant le podomètre de mon iphone que même si je n’étais pas sorti de chez moi j’avais marché 6 kilomètres.

    Je ne me souviens jamais de ce que je pense après-coup je suis dans ces élans tournants mais je sais que c’est là que je pense les choses les plus importantes. Peut-être justement parce que je ne m’en souviens pas. Les choses importantes ne sont pas celles dont on se souvient ou qu’on oublie mais celles qui ne sont pas faites pour être rappelées. On n’a pas besoin de se souvenir des choses pour qu’elles se souviennent de nous, cachées dans les replis de notre corps, on les trouve au bout des ongles, sur les pieds, dans une ride, le détail d’un rire, d’un poil de cul… ce qui compte, c’est de les avoir pensées. Ensuite, elles s’occupent du reste. Mises en mouvement, leur causalité est inébranlable, un tour après l’autre, autour de la table, le chemin avance sous nos pieds immobiles.

    Dans une autre vie j’étais derviche tourneur, disons par facilité à Istanbul. J’avais un nom turc, Osman, une moustache turque, épaisse, je tournais sur moi-même ou dans les rues du quartier de la Corne d’Or. J’avais quitté ma femme et mes enfants un jour, je n’étais pas revenu. J’y pensais parfois, je ne ressentais pas de culpabilité dans ma  peine occasionnelle, ces gens n’étaient pas moi, je l’avais réalisé un jour : je m’étais rappelé qu’avant j’étais moi et que c’était tout ce que j’étais, mais maintenant ce moi était ma femme et mon enfant aussi, un jour me suis rappelé qu’ils n’étaient pas moi et je suis parti. Je ne leur ai pas dit, ils n’auraient pas pu comprendre, toute leur vie reposait sur le fait que j’étais aussi eux : leur père, leur mari, une partie d’eux. Ils pensent sans doute que je suis mort. Je suis plus vivant que jamais au contraire, mon essence est chimiquement plus pure d’être débarrassée d’eux. Je tourne dans les rues à Istanbul, sans me presser, autour de la station-service, de la cabine téléphonique, de la boutique de tabac, des berges du Bosphore, ou parfois juste sur moi-même. Et ainsi j’accède au divin. C’est à dire à l’endroit où l’on va par le tournoiement, le langage, le sexe, ou la mort, l’endroit où on est plus condamné à être à un seul endroit et à cet endroit seulement, son corps.