Catégorie : extraits textes longs

  • animaux


    Adam se promenait pépouze dans le jardin d’Eden. Il regarda le ruisseau qui serpentait dans les valons. Il regarda la peau du ruisseau aux écailles d’argent rouler comme des bijoux dans la paume de la lumière, les branches des arbres former sur son parcours des ponts d’ombre qui révélaient la couleur toute nue, tout simplement bleue des eaux. Un ange, plus loin, passait en poussant une brouette d’astres et de planètes à disposer dans un recoin de l’univers. Deux autres tiraient un grand fil pour le linge où étaient accrochées, tout juste sortis de la machine à laver de la création, de fraîches créatures mises à sécher avant d’être plantées sur une planète comme un bourgeon dans la terre… l’univers était encore dans sa jeunesse, en continuel chantier.

    Adam, continuant sa promenade, vit un renard, avec qui il engagea promptement la conversation. A cette époque tous les êtres parlaient le même language, que les humains dans leur orgueil appelèrent plus tard la langue adamique ; Adam n’était qu’un locuteur parmi d’autres de cette langue primordiale, non son créateur, locuteur ayant appris cette langue par le simple fait de respirer. Cette langue partagée par tous était celle du souffle, l’origine du souffle était le créateur.

    Dieu n’avait pas fait Adam à son image. L’image de Dieu ne ressemblait à aucune de celle des créatures. Dieu n’avait pas non plus créé Adam avant tous les autres êtres. Adam lui était même arrivé comme une arrière-pensée. Après quelques jours de travail à créer les êtres à son bureau Dieu s’accorda une pause pour aller aux toilettes, et depuis ce trône (céleste) il se demanda, tiens et si je faisais une version du singe sans poil, pour voir… car Dieu avait le sens de l’humour et c’est pour cette raison aussi qu’il créa le chat sphinx et la baudroie abyssale.

    Tous les êtres faisaient partie de la même famille ; tous étaient sœurs et frères ; aussi Adam salua son frère le renard d’un mouvement de sa poitrine, et le renard lui rendit son salut par un mouvement du même.

    Un jour, les êtres quittèrent le jardin d’Eden et furent dispersés sur les terres par le créateur. On ne sait pas pourquoi. Il ne s’agit pas de serpent, d’Ève et de pomme, voilà ce qui est au moins sûr. Il faudra raconter une autre fois l’histoire d’Ève, son début précède celle d’Adam ; elle est née de l’idée des lianes et non pas de l’homme, et Dieu la créant créa d’abord la chevelure.

    Un jour les êtres quittèrent le jardin d’Eden, furent dispersés sur les terres, oublièrent la langue du souffle, oublièrent leur parenté, et furent livrés à eux-mêmes. On sait ce qui s’en suivit. Et peut-être que Dieu vit malgré tout que cela était bon. Ou peut-être que simplement et sans s’en soucier, Dieu le vit.

    Peut être Dieu était-il en vacances, peut être Dieu était-il cruel.

    Des signes subtils restent de cette lointaine parenté. Le code génétique bien sûr, dernière langue partagée par tous, mais qui n’est pas celle du souffle. Au sein de toute famille il y a des affinités électives. Certains font d’avantage famille que d’autres. Ainsi chez tel individu on va retrouver les traits et les caractères du dauphin, ou du cerf, ou du poisson-chat, ou du papillon, ou du loup, ou du cochon, ou de la fourmi, ou de l’œuf ou de la poule… et bien plus encore. De la même que certains renard ont des traits de Benjamin, d’autres de Sophie, d’autre de Karim et d’autres de Jean-Baptiste.

    Certains individus ont des têtes de chevaux, d’autres de poissons, d’autres d’aigles, d’autres de chats, d’autres de cochons. Et souvent ceux-là le sont.


  • fleurs


    Dieu créa le monde comme on dépose différentes couches de pâte, crème, nappages et chocolats sur un gâteau. Il inscrivit dans sa création une hiérarchie structurelle (non de domination), les couches du dessus, plus visibles et prenant mieux la lumière, dépendant nécessairement de l’intégrité des couches du dessous. Car Dieu ne voulait pas faire du monde une page : un espace clôt, horizontal et plat ; il ne voulait pas en faire un livre, un enchainement linéaire d’espaces plats ; une sphère, où tous les chemins mènent à Rome ; un cube, où les angles se distinguent absolument des surfaces ; il voulait en faire un gâteau, plus précisément une pièce montée, où les surfaces planes contenaient d’autres surfaces planes ou concaves mais crémeuses, il voulut donner à sa création l’ordre de crème qui structure, du réel, les bouchées.

    Créant le monde Dieu disposa sur la plus haute couche, on le sait, les humains qu’il fit à son image. C’est en tout cas ce qu’avancent les humains. Les fourmis, les abeilles, les corneilles et les ratons-laveurs ont tous de bons arguments à faire-valoir pour arguer de leur occupation de la couche sommitale, même si les humains ne s’en soucient pas. Mais un autre récit existe inaccessible au mouvant. Il n’a pas besoin d’être raconté, argumenté, il n’a pas besoin de convaincre. C’est le récit de la nature même.

    Les êtres mouvants répondront que la nature constitue les couches inférieures, la bonne pâte ou la première couche du gâteau, de laquelle ils disposent. Mais dans cet autre récit on sait avec l’air d’évidence que la dernière couche de la pièce montée de la création est occupée par les fleurs, plus précisément par la corolle des fleurs, puisqu’elles ont précisément été créés par Dieu pour remplir cette fonction.

    Dans cet autre récit, les êtres mouvants sont disposés plus bas dans le panier. Lorsqu’ils cessent de se mouvoir et meurent, les racines pénètrent leur peau, l’herbe recouvre leur corps, et les corolles des fleurs s’ouvrent sur cette surface nouvelle. Ce récit se contente de décrire le réel.

    Ainsi, les fleurs aussi avaient leur prophète, il y a bien longtemps, même avant que les humains aient les leurs, avant que cette possibilité ne leur soit retirée, que les prophètes quittent la terre, que la foi ne transporte plus les montagnes, et que les êtres mouvants ne sachent plus que les langues des hommes, ayant oublié celles des anges. Les prophètes ont disparu car les prophéties se sont retirées du monde comme des ruisseaux à sec. Il y a bien longtemps que Dieu n’a pas badiné dans le monde. L’absence de son ombre prodigue a asséché ces cours d’eau.

    Les fleurs aussi avaient leurs prophètes. Je vais dire rapidement l’histoire des deux plus connus d’entre eux.

    Le premier était un beau jasmin, fier de ses fleurs et de son parfum. Il poussait accoudé à un muret disposé par le hasard et le vent, qui agrégèrent des pierres en une surface verticale. Là, le jasmin s’accouda avec nonchalance, comme au zinc d’un comptoir où l’on attend un ami. Ses branches dépassaient du muret et le coiffaient d’une élégance toute adolescente. C’est au printemps qu’il s’enflait le plus d’orgueil. Son odeur était plus envoûtante que le chant des sirènes, mais sa peau plus douce que les mers où ce chant entraîne. Son odeur était un océan tissé de soie.

    Un jour, Dieu décida d’éprouver le fier jasmin. Alors il lui retira ses fleurs, ses pétales, son odeur. Le jasmin était nu et invisible. Dieu sur le jasmin fit venir ce qu’on appelle aujourd’hui l’hiver.

    Le jasmin supplia Dieu en se tournant vers le ciel. Car Dieu voulait savoir si, ayant tout ôté au jasmin, le jasmin l’honorerait encore. Pris de pitié, il lui redonna ses atours, mais seulement temporairement, cycliquement, au moment que les êtres mouvants appellent le printemps.

    Les êtres mouvants plagièrent, quelques milliers d’années plus tard, cette histoire pour en tirer l’histoire de Job.

    Le jasmin fut prophète car il dissémina sa leçon à ses frères et sœurs parfumés et fleuris, qui apprirent et acceptèrent le cycle des saisons, et dieu vit que cela était bon.

    La deuxième histoire est plus tragique. C’est celle d’un coquelicot qui vivait dans un champ de coquelicots, parmi ses milliers de frères et de sœurs. Ces coquelicots n’honoraient pas le seigneur. Mais ce coquelicot particulier avait le cœur bon. Alors Dieu le chargea de ramener ses frères et sœurs à la raison. Le bon coquelicot prêcha ses semblables de la parole divine. Mais ceux-ci, courroucés, courroucés qu’un de leur semblable si semblable se distingue en les édifiant, courroucés qu’un de leur semblable si semblable ait été distingué par un message divin, décidèrent de s’attaquer à lui et d’arracher ses racines et de l’extraire de la terre et le condamner à la mort.

    Alors Dieu, dans sa miséricorde, pris le bon coquelicot dans la paume de sa main, y insuffla une parole de vie, et le planta ailleurs, pour qu’il croisse et se multiplie, non dans le désordre des coquelicots, mais dans un quadrillage ordonné, qui dépendait de l’entraide de tous pour chacun et de chacun pour tous. C’est ainsi que Dieu créa la tulipe.


  • le prophète


    Il y a deux mille ans je fus prophète. Cela me tomba dessus un beau jour comme le fait le hasard. Je n’avais jamais été de ceux qui jalousent l’attention, les prestiges, les responsabilités ; jamais je n’avais cherché d’admirateurs, de disciples, de séides ; j’étais même, on peut le dire, profondément misanthrope. Voilà pourquoi Dieu me choisit, il fallait que Sa distinction soit pour Son récipiendaire un malheur. C’était l’assurance que je ne contaminerais pas Sa parole de ma bouche ni ne garderais dans ma poche la monnaie de Sa lumière. Alors dans Sa sollicitude il arrangea pour moi l’envoi d’une prophétie quelconque amenée par un ange subalterne. L’ange vint me trouver dans ma paix et mon repos et la volonté divine fondit sur moi comme un aigle ; elle me fut communiquée par la bouche de l’ange qui apporta sans bouger Sa parole, effrayant spectacle que celui des anges qui vous parlent la bouche close et les yeux pleins. Ces paroles me trouvèrent couché dans mon lit ou allongé dans un champ, fumant des cigarettes anachroniques ou mâchant la racine de quelques plantes, je n’en suis plus sûr, je sais que j’aimais ma vie, j’étais tranquille, ces paroles me trouvèrent pour me jeter hors du repos avec l’autorité des bienfaiteurs… cet ange aux yeux pleins d’une bonté inhumaine ne me laissait pas imaginer la possibilité de le fuir. Il me parlait directement dans le coeur en gardant la bouche close. Sa présence était insupportable, elle m’envahissait. Cruel cet ange empli de bonté inhumaine n’eut qu’à me communiquer la parole de Dieu pour m’en faire l’obligé. Cruel il me chassa du repos pour m’accabler d’une chose bien plus grande que l’âme. Un humain n’a pas le choix, je le compris vite.

    Alors à contrecoeur je quittai le lit, le champ et la taverne, mes cigarettes, mon repos et mon bonheur ; à contrecœur je parcourus les pays et rassemblai les oreilles des hommes. Là je vis leurs yeux méfiants et bêtes ou enthousiastes et plus bêtes encore me fixer. Je vis leurs bouches s’emplir de mots comme un caniveau d’immondices. Je vis leurs existences parader devant moi avec obscénité. Dix mille hommes devant moi, dix milles nombrils, et le véritable centre du monde n’était nulle part. Je les vis agir de la sorte pour leur dire ce que Dieu voulait que je leur communique et que ces paroles édifient leurs coeurs et leurs esprits suivant la notice de montage IKEA de la volonté divine.

    Parmi tous ceux-là de ma race certains m’écoutèrent et d’autres ne le firent pas ; certains s’extasièrent et d’autres furent pris de furie ; dans les deux cas ce n’était pas mon problème, dans les deux cas ils voulurent le faire mien. Ils me poursuivirent de leurs questions ou injures et je n’avais que des yeux ronds à leur offrir. J’étais terrifié évidemment, mais de ma peur je ne laissai percevoir que la part de surprise. Alors que je donnais aux hommes le message de Dieu, les hommes ne pensaient qu’aux hommes. Ils voulurent savoir ce que mon message impliquait, me demandèrent de les guider ou me jetèrent des insultes au visage s’imaginant qu’ainsi je les commandais, tous voulaient que j’enfile leurs chaussures, je n’en voulais pas, je ne commandais rien, je ne savais pas, je n’étais que le messager. On essaya de me mettre à mort.


  • miroirs


    Lorsqu’elle avait 8 ans elle passait des heures à regarder son reflet dans les miroirs des portes de la penderie. Chaque battant de porte était couvert à son verso d’une glace. Chaque fois qu’elle le pouvait, quand l’appartement était vide ou qu’il n’y avait personne à proximité, elle allait à la penderie, dépliait les battants pour révéler les glaces, les disposait autour d’elle pour former une clairière de reflets dont elle était le centre. Elle observait la correspondance minutieuse entre les gestes qu’elle faisait et leurs conséquences peintes sur les joues du verre.

    Pendant une à deux heures elle se regardait et s’étudiait. Plus elle s’entourait des battants, plus elle avait accès à une vision totale de son corps qui amenait à la vie des angles jusque-là morts : l’arrière de sa tête, sa nuque, son visage de trois-quarts, ses oreilles… mais plus elle s’entourait des battants plus ceux-ci occultaient la lumière de la pièce et donc l’image qu’ils révélaient. Ce compromis la rassurait.

    Les miroirs ne font généralement pas de compromis. Face à un miroir simple, unique, qu’il soit circulaire (rassurant car la contenant comme un cadre, donnant l’impression d’être un tableau) ou grand et rectangulaire (effrayant et engloutissant), l’habitude de son reflet finissait par la lasser. Les miroirs étaient tous différents : certains proposaient un reflet honnête, d’autres flatteur, ou méchants, sévères, dans ceux-là son reflet lui faisait peur, elle s’y voyait un visage de monstre qui ne ressemblait pas à une vraie personne mais une idée de personne, mal dessinée de mémoire… mais avec le temps elle s’habituait, elle pouvait faire des grimaces, changer ses vêtements, se déguiser, baisser les lampes… elle finissait par se voir moins elle-même que la personnalité de la glace.

    Quand elle arrivait dans un endroit où il y avait un miroir inconnu elle se préparait aussitôt mentalement à s’y mirer. Elle consignait ces reflets dans sa mémoire comme si la moyenne des images lui indiquerait la véritable solution de son apparence. Mais elle sentait aussi qu’elle était disposée à juger honnêtes les miroirs dont le reflet était agréable. Tant de miroirs lui renvoyaient une image qui la mettait mal à l’aise.

    Les gens ne lui disaient pas qu’elle était un monstre, elle ne pouvait pas en être un.

    Un jour sa mère la surprit en train de se regarder avec insistance dans le miroir de la cuisine. Elle était occupée à s’imaginer des ailes d’ange dont elle ajustait l’envergure en bougeant les épaules. « Eh bien, tu ne manques pas d’amour-propre » lui dit sa mère. Les ailes disparurent. Elle ne savait pas ce que ça voulait dire mais comprit qu’elle avait été surprise à quelque chose qui devait rester secret. Peut-être qu’il ne fallait pas s’imaginer en ange ou pas face à son reflet : sa mère devant le miroir se maquillait, son père se rasait, ils se brossaient les dents. Les miroirs n’étaient peut-être pas faits pour autre chose que ça.

    La nuit les miroirs n’étaient plus habités par la lumière. Le sommeil lui faisait peur. Longtemps, chaque soir, elle restait les yeux ouverts, puis fermés, puis ouverts dans le noir. Pour ne pas rester dans l’ennui d’une immobilité inutile elle essayait de s’occuper. Avec humeur son père avait remarqué qu’une lumière émanait souvent de la chambre de sa fille après l’extinction des feux. Presque chaque soir il venait vérifier si elle ne faisait pas autre chose que dormir. Lorsqu’elle entendait ses pas s’approcher dans le couloir elle éteignait sa lampe de chevet, ou dissimulait sa lampe torche, cachait son moyen de distraction, un livre ou sa gameboy sous l’oreiller. Il entrait subitement dans sa chambre, comme un orage. Elle faisait semblant de dormir comme les anges. Mais son père identifiait facilement la supercherie. Il lui fallait vérifier si, oui ou non, elle était en train de faire autre chose que dormir. Il lui fallait vérifier l’attitude de sa fille face à la désobéissance et à la vérité. Il cherchait la présence de l’arme du crime sous l’oreiller : la lampe torche, la game-boy, le livre.  Alors progressivement elle essayait d’autres cachettes : sous son dos, son ventre, le lit… Presque chaque soir ils jouaient ce jeu du chat et de la souris. Il entrait dans la chambre, elle jouait au dormeur. D’un geste il lui enlevait la couette et l’oreiller. Il la passait en revue. Son cœur battait fort. Elle restait immobile et silencieuse. Et avec mauvaise humeur son père trouvait ou non l’objet de distraction, ce qui, pensait-il, empêchait sa fille de garder les yeux fermés. 



    Le matin elle tardait souvent à sortir du lit. Les journées semblaient toujours finir et commencer trop tôt. Si au bout de cinq minutes elle n’était pas debout son père revenait dans sa chambre et lui disait de se lever en haussant la voix. Si au bout de 10 minutes elle n’était toujours pas debout il lui enlevait la couette d’un geste sec. L’hiver ça la jetait dans le froid, l’obligeait à quitter le lit. Une fois, parce qu’elle trainait trop, il lui jeta un verre d’eau au visage pour la forcer à se réveiller. Quand il était enfant son père faisait pareil avec lui, il le lui avait dit.

    Elle allait dans la cuisine où l’attendait son petit-déjeuner. Sa mère dormait encore. La radio dont elle aimait beaucoup le jingle donnait les infos du jour. La cuisine sentait le pain grillé. Elle mangeait ses céréales. Son père les yeux encore collés par le sommeil et la fatigue finissait de manger ou de se préparer dans la salle de bain. Il partait au travail à peu près quand elle avait achevé son petit-déjeuner.

    Elle allait à son tour dans la salle de bain se laver les dents. C’était la première rencontre du jour avec son reflet, déterminante. Souvent pas la plus flatteuse, mais comme son père qui écoutait la radio, la rencontre avec son reflet lui donnait les nouvelles du jour.

    Elle voyait généralement sa mère au moment où elle s’apprêtait à partir pour l’école, les yeux aussi collés par le sommeil, elle marchait le matin d’une façon étrange, comme un train sur des rails. Elle trouvait que sa mère avait au réveil une odeur désagréable, qui ressemblait à l’odeur de la mimolette et qu’elle n’aimait pas. « Bonne journée, ma chérie », lui disait sa mère d’une voix endormie tandis que sa fille claquait la porte pour aller à l’école.

    L’école n’était pas loin, elle faisait le trajet seule. Remonter la rue elle aimait regarder le ballet des gens et des choses du point du jour. Ça lui faisait penser au spectacle de fin d’année quand tous les enfants enfilent leurs costumes et attendent derrière les rideaux de la scène encore fermés. Le monde revêtait sa tenue, se mettait en place avant la représentation générale, montrait le dessous des cartes.

    Son chemin était ponctué par des jeux : si je marche sur une des lignes qui séparent à leur jointure les pavés, je meurs ; si je marche sur des pavés d’une couleur différente, je meurs ; si je marche ailleurs que d’une bande d’herbe à l’autre, je meurs ; si je devine le bon nombre de pas entre les deux bouts du passage piéton, je vis. L’hiver la neige obstruant les trottoirs lui refusait ces jeux-là. Elle pouvait seulement jouer à si je marche dans du caca de chien, j’ai marché dans du caca de chien et c’est dégueulasse.


  • keanu reeves


    Elle pense aux premiers fous qu’elle a vu étant enfant. C’est sa mère qui les lui montrait du doigt lorsqu’elles marchaient ensemble dans les rues. « Attention, ne t’approche pas, c’est un fou ». Elle ne comprenait pas toujours ce qui permettait de qualifier quelqu’un ou non de fou. L’originalité, la bizarrerie de l’apparence étaient des conditions nécessaires, pas suffisantes. Mais elle ne s’en voulait pas de ne pas vraiment comprendre ce qui faisait qu’une personne était, selon sa mère, folle. Elle préférait sa naiveté à l’inquiétude maternelle. « C’est un idiot », « C’est un débile », « C’est un con ». Elle était triste lorsqu’une personne qu’elle aimait bien était la cible de ces qualificatifs : ça gâchait le plaisir qu’elle éprouvait au sentiment de sa sympathie.

    Lorsqu’elle avait 8 ans elle tomba amoureuse de Keanu Reeves. Sa mère l’avait emmenée voir Matrix au cinéma. Elle ne comprenait pas tout ce qui s’y passait mais elle le comprenait très bien : la vie n’était pas la vraie vie, une personne seulement était capable de s’en apercevoir. Ce film la toucha au fond de son coeur à un endroit jusque là peu visité par les circonstances. Une impression similaire l’avait traversée lorsqu’elle avait regardé The Truman show. La vie n’était pas la vraie vie : elle avait souvent éprouvé ce sentiment dans le vague, comme une nausée. Souvent elle passait des heures à regarder son reflet dans les miroirs sur les portes de la penderie. S’entourer des portes dépliées lui permettait d’avoir une vision simultanée et irréelle d’elle même, par tous les angles à la fois. Elle se tenait lovée dans les bras de ses reflets tandis qu’elle apprenait que l’indéniabilité de son corps consistait en la correspondance minutieuse entre les gestes qu’elle faisait et leur conséquence peinte sur les joues du verre.

    Elle était tombée amoureux de Keanu Reeves, encore que c’est une façon de parler. Elle sentait qu’il lui fallait se choisir des modèles ; que certaines personnes méritaient plus que d’autres d’être aimées ; c’était apparent tous les jours, à la télé, dans les pages des magazine, à l’école, dans la rue. Les remarques de sa mère lui faisaient comprendre que si certaines personnes ne sont pas respectées, si on les évite, si on ne les regarde pas ou ne leur répond pas, c’est parce qu’elle n’en sont pas dignes : elles sont folles, elles sont bêtes, elles sont dangereuses ; quelque chose dans leur nature doit être vicié comme un fruit pourri qu’on écarte du panier pour ne pas gâter les autres.

    Elle avait choisi sans vraiment le choisir d’aimer Keanu Reeves, qu’elle ne différenciait pas de Néo, ce personnage de Matrix qui était le seul à réaliser que la vie n’était pas la vraie vie. Car elle sentait que quelque chose chez Néo, et même quelque chose chez Keanu Reeves, reflétait une bonté qui le rendait digne d’être aimé ; qu’elle pouvait, à ce porte manteau, suspendre timidement l’imperméable léger d’un premier amour sans conséquences.

    Un jour sa mère dit, au détour d’une conversation : « ce Keanu Reeves, il a vraiment l’air idiot !  Quelle tête de con ! » Elle ne comprit pas pourquoi mère disait cela mais elle ne pu pas s’empêcher d’y penser. Parce qu’elle ne voulait pas que son affection soit contaminée par l’idée d’une tete de con, elle arrêta de l’aimer.

    En face de l’apartment où elle vivait, sur elle trottoir, vivait Gérard, un clochard résidant comme elle dans le quartier, comme elle au même numéro de rue, elle dans le numéro, lui en face. Gérard n’était pas méchant mais il était souvent ivre. Comment devient-on clochard ? demandait-elle à sa mere. Elle ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait vivre dans la rue et comment les gens dehors, la société, pouvait laisser vivre d’autres personne dans la rue. « Ce sont des fous », lui répondit sa mère, ou « alors ils boivent trop d’alcool », « ou ils ont eu de mauvaises notes à l’école ». Elle savait qu’elle n’était pas folle et elle n’avait jamais bu d’alcool ; l’idée d’avoir des notes suffisamment mauvaises l’école pour un jour dormir à la rue, seule menace réaliste, la terrifiait.

    La folie ne la terrifiait pas. Les fous étaient toujours dehors, dans le monde extérieur, dans le monde inconnu et inquiétant. La folie ne la préoccupait pas le moins du monde, même si elle savait que vie n’était pas la vraie vie. Mais cela, elle sentait que c’était précisément ce qui faisait qu’elle n’était pas folle, que c’était une chose que la plupart des gens savaient sans doute en faisant comme si de rien n’était, peut-être parce que ce ne sont pas des chose dont on peut parler, elle respectait ces convenances. Mais précisément, précisément cette certitude était la garantie qu’elle n’était pas folle.


  • l’hôpital


    Je pensais que je finirais par comprendre ce que voulait me dire ma peau, en vain, je n’en parlais pas le langage.

    D’abord mes jambes constellées par un eczéma désordonné, à l’enthousiasme adolescent et un peu sot, qui finit par les ronger tout à fait, partant des pieds et remontant jusqu’aux hanches. Mes tempes rougissaient pour les mêmes raisons, ou c’était du lupus. Ma peau bigarrée par ces contrariétés dermatologiques. Sous mes yeux des cernes, deux croissants de lune mauve conféraient quand même une gravité plus académique à mon visage, dont l’assortiment de couleurs semblait sinon sorti d’un festival de psytrance. Puis des plaques chauves apparurent dans mes cheveux, mes poils de corps, de barbe.

    On me disait : c’est le stress, mais je ne me sentais pas plus stressé que d’habitude. Ce qui me préoccupait surtout était de ne pas savoir jusqu’où ces manifestations iraient, si ma peau essayant de me communiquer quelque chose en ferait une simple nouvelle ou un opus à la Fernando Pessoa en douze parties et quinze hétéronymes.

    Peut-être que ce n’était le signe de rien. Après tout, beaucoup de maladies arrivent pour des raisons arbitraires, nous apprend la médecine moderne. Mais comme pour les maladies auto-immunes les médecins ne savent souvent pas trop quoi faire à part prescrire des lotions à la cortisone et vous conseiller de vous calmer, je décidais de m’inscrire à un cours de yoga et de m’atteler sérieusement à décrypter ces symboles, ma peau rédigeant dans des signes inflammatoires la nature de mes préoccupations intérieures.

    Peut-être que je faisais, comme Monsieur Jourdain, du stress sans le savoir ? Je n’arrivais pas à trouver dans ma mémoire les raisons justifiant l’aggravation récente de mon état.

    Peut-être que la plupart des souvenirs ne sont jamais versés dans le moule du langage. Les nourrissons reconnaissent la voix de leur mère, l’ambiance d’une pièce, la forme d’un jouet. Ils savent que s’ils pleurent on viendra les voir, les consoler, les nourrir ou leur crier dessus. Leur corps enregistre comme un dactylographe leurs impressions avant qu’ils puissent ne les mettre en mots. Une fois adulte, les cernes se souviennent des nuits d’insomnie, le teint des excès d’alcool, les rides au front des moments de préoccupation. Ce sont des signes qu’il faut interpréter avec la conscience qui est dans le corps comme un homme sur la terre, s’échinant à en comprendre les symboles, parfois désespérément. Puisque la peau est le début et la fin de notre corps, l’enveloppe de notre être, c’est elle qui consigne pour le monde les impressions du corps, pour le corps les impressions du monde. Il y avait dans moi une connaissance infinie de moi-même à laquelle je n’accédais pas.

    **

    Malgré tout, l’évolution de mes symptômes, en particulier l’apparition d’ulcères aux pieds, finit par me donner la motivation de trouver un rendez-vous chez le dermatologue pour préciser un peu cette connaissance, dû-t-elle être apportée par la médecine moderne plutôt que l’introspection.

    J’étais jaloux du dermatologue qui m’examinant comprenait sur mon corps des choses que j’ignorais et ne pouvait pas prétendre comprendre seul, même en demandant à ChatGPT. C’est comme lorsqu’on est enfant et que vos parents vous apprennent le monde, et plus que le monde, vous-mêmes. Vos parents vous disent : tu es comme ci, tu es comme ça – si tu fais une bêtise, tu es méchant – sinon, tu es gentil – et puis ils finissent par vous lire le mode d’emploi de vous-mêmes – non, ça ce n’est pas pour toi, car tu es comme ci ou comme ça. Ah bon ! Le dermato m’expliquait donc mon corps, je buvais ses paroles avec attention.

    Il examina mes cicatrices et mes ulcères, et tout de suite, posa :

    – Ce n’est pas de l’eczéma. (Silence). C’est un problème vasculaire.

     J’accueillis avec enthousiasme cette nouvelle hypothèse. La piste de l’eczéma suggérée par les médecins généralistes consultés jusqu’ici, avec son lot de crèmes à appliquer, avait fini par me lasser. Exactement en même temps j’accueillis cette nouveauté avec inquiétude.

    – Un problème avec les veines ? dis-je.

    – Plutôt les artères, fit-il.

    Ses sourcils étaient froncés dans la forme d’une pleine réflexion. Il me regarda et dit :

    – Je vais demander son avis à une collègue, elle travaille aussi à l’hôpital.

    Il quitta la salle de consultation.

    Je regardais mes pieds constellés de tâches violacées en essayant de comprendre les rumeurs de conversation qui me parvenaient de derrière la porte fermée. Ces cicatrices étaient apparues progressivement, depuis au moins trois ans, de façon trop insidieuse pour que je m’en préoccupe davantage que le diagnostic jusqu’ici suggéré par les médecins généralistes. Mais les démangeaisons intenses qui accompagnaient l’apparition de ces taches avaient, ces dernières semaines, empirées ; et des ulcères s’étaient formés ces derniers jours sur mes chevilles et mes pieds, des plaies spontanées comme creusées du dedans plutôt qu’à la suite d’un contact avec le dehors. La peau n’y était pas rouge, pas brûlée, mais creusée en elle-même et blanche, purpurante et suintante comme de la viande avariée.

    Après quelques minutes, le dermato refit apparition dans la salle de consult’, suivi de sa collègue qui déboula avec énergie et un grand sourire. Elle me regarda, regarda mes jambes, fit : « ah ! » et perdit son sourire : elle se mit à me poser des questions et il est difficile de faire deux choses en même temps.

    Elle me posait toutes sortes de questions : sur mon foie, mes reins, si j’avais des maux de tête, des problèmes de cœur, des faiblesses musculaires, toutes sortes de choses qui, finis-je par remarquer, n’ont rien à voir avec l’eczéma. En répondant, je me mis à bégayer un peu, alors elle retrouva son sourire. Elle fit quelques gestes et paroles de conclusion et repartit en quatrième vitesse comme elle était venue, lançant à mon dermato : « en tout cas je suis tout à fait d’accord avec ton, euh, diagnostic ! ».

    –  Bon, mais comment ça s’appelle alors ce truc, si on sait ? » fis-je en fixant le dermato.

     Il me sorti comme en rechignant un nom compliqué que je notais dans ma mémoire pour le googler ultérieurement.

    – Le mieux, continua-t-il dans un sourire, c’est que vous voyez une spécialiste à l’hôpital. Ils vont vous faire plein de tests. C’est seulement là qu’on pourra être sûrs. Vous serez bien là-bas, dit-il.

    Et il se mit à rédiger une lettre d’adressage au service de dermatologie de l’hôpital Saint-Louis, référence en la matière.

    – Ils vous contacteront.

    **

    Je n’avais pas du tout d’eczéma, en fait. En sortant de chez le médecin, je me dépêchais de googler le nom compliqué que le dermato m’avait indiqué. En lisant la fiche de la maladie sur Orpheanet, site dédié aux maladies rares, mon cœur trébucha dans ma poitrine. Mon système immunitaire s’était apparemment mis en tête de détruire mes artères de petit et moyen calibre, ce qu’on appelle une vascularite, une inflammation chronique des vaisseaux sanguins. Cette vascularite constellait mes jambes et progressivement les bras et mon tronc de petites taches violacées. Une contrariété cosmétique. Mais des ulcères avaient fini par se former sur mes pieds puisqu’il n’y avait plus de vaisseaux sanguins pour leur apporter de quoi se cicatriser. Et j’avais des neuropathies, des fourmillements et picotements auxquels je n’avais jamais particulièrement prêté attention, sauf que la maladie dans sa forme limitée à la peau pouvait s’attaquer aux nerfs périphériques, impliquant potentiellement une perte de sensibilité, voire de motricité. Et puis il y avait aussi la forme de la maladie qui ne limitait pas son champ d’action aux artères juste sous la peau mais s’étendait à celles qu’on trouve un peu plus profondément dans le corps, irriguant tous les organes internes, s’attaquant potentiellement à ma beauté intérieure…

    Est-ce que j’avais potentiellement des atteintes des reins ? du foie ? voire du cœur ou du cerveau ? Je n’avais aucun de ces symptômes, réalisant la fonction de ces questions posées par la collègue de mon dermato. Rentré chez moi, je me rappelais que j’avais effectué un bilan sanguin l’an dernier, qui devait peut-être comporter des marqueurs sur la santé de mes reins. Je me dépêchais de la retrouver. Et je vis avec horreur ma fonction rénale était un peu en dessous de la moyenne. Pas de quoi s’inquiéter en temps normal. Cela pouvait être dû, par exemple, à une déshydratation passagère. Mais ça je ne le savais pas. Et j’en concluais j’étais donc atteint d’une forme de cette maladie qui, en plus de ma peau, avait commencé à détruire mes reins.

    Je décidais donc de retourner chez le dermato, trouvant un rendez-vous pour trois jours plus tard, et fut accueilli avec fraicheur par le médecin, qui pensait ma situation réglée par le rendez-vous à venir à l’hôpital. Mais lorsque je commençais à lui réciter les chiffres des marqueurs de ma fonction rénale, son attitude changea, il me fixa un instant, et dit :

    – Bon, on va vous faire hospitaliser.

    Et il se mit à appeler un de ses collègues à l’hôpital.

    Une heure plus tard, je ressortais de là avec la conviction que j’allais mourir, ainsi que la promesse d’être contacté « très prochainement » par le service de dermato de Saint-Louis, et une prise de sang pour revérifier comment allaient, entre autres, mes reins. Aussitôt sorti du cabinet, je m’allumais une clope.

    Il fallait prendre les choses avec philosophie. Pendant ces quelques jours où j’attendais mon hospitalisation en m’imaginant atteint d’une forme systémique avec insuffisance rénale je comprenais que le traitement serait lourd, avec 80% de chance de survie à 5 ans après le diagnostic initial. Ce n’était pas si mal mais ce n’était aussi pas terrible relativement à mes plans initiaux de hot boy summer 2025 qui ne fomentaient pas des traitements immunosuppresseurs et des statistiques de survie, mais consistaient plutôt à hésiter entre aller en Italie ou dans le Sud de la France. Il me fallait troquer mon hot boy summer pour un hot-pital Summer. Pour prendre les choses avec philosophie, je me rappelais d’une chanson que je n’avais pas écoutée depuis au moins 10 ans, « You can’t always get what you want » des Rolling Stones, et je me mis à l’écouter en boucle. Parce que c’était vrai. You can’t always get your hot boy summer 2025 à base de clopes, Spritz et insouciance relative, celle qu’on peut encore se permettre passé 30 ans. J’écoutais la chanson qui faisait « you can’t always get what you want / but if you try sometime / you get what you need ». À minima, je savais que ce dont j’avais besoin, c’était de ne pas canner.

    Tout ce mélodrame fut rapidement congédié par les faits. Le même jour, je reçus les résultats d’une nouvelle prise de sang exhaustive qui montrait que j’étais en parfaite santé rénale (j’avais simplement des marqueurs inflammatoires au taquet), ainsi qu’un appel de l’hôpital me convoquant pour mon hospitalisation, histoire qu’ils « m’aient sous la main » pour citer le dermato de ville, et testent tout ce qu’il y a à tester. Le jour où je m’apprêtais à rentrer dans la maison qui se tient au seuil de la mort, l’hôpital, je compris que je n’allais en fait pas mourir du tout, et il n’y avait pas de quoi s’inquiéter.

    Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Il suffisait de voir les choses en face.

    **

    J’arrivais donc à l’hôpital comme peut y vont : soulagé et excité. Je savais que le pire de ce que j’avais pu imaginer était hors de propos. J’y allais le pas léger donc, relativement, étant donnés mes ulcères aux pieds.

    Cette impression se trouva bizarrement justifiée lorsque je finis par entrer dans le service. La secrétaire me dit « vous partagerez votre chambre avec un monsieur, vous verrez, il est très gentil ». On m’accompagna entre les couloirs jusqu’à mon nouveau lieu de résidence. Juste avant d’y entrer je jetais un coup d’œil dans la chambre d’en face : la porte était laissée ouverte. La porte (je le réaliserais plus tard) était toujours laissée ouverte pour pouvoir surveiller l’état de son occupant, un monsieur au corps décharné, allongé sur le lit, torse nu, les mains couvrant son visage, une jambe entière amputée juste en dessous du bassin.

     Dans ma chambre, mon colocataire, monsieur de Saint-A…, était allongé sur son lit. Sa fille était aussi présente, elle lui rendait visite. Je disposais mes affaires en entendant des bribes de leur conversation. Elle lui donnait des nouvelles du monde, des choses toutes petites, toutes banales, toutes quotidiennes.

    Un peu après elle s’en alla. Je parlais un peu avec lui. D’abord il me dit comme pour me rassurer sur le fait de devoir faire colocation : « on ne va pas se croiser très longtemps, je sors demain ! ». Puis suite à mes questions il me raconta son cancer, un cancer de la peau, et le cancer de l’année précédente, un cancer du cerveau, un autre donc, le second n’était pas une métastase du premier, mais deux cancers coup sur coup. Il raconta les mois et les mois passés à l’hôpital, dans ce service, dans cette chambre même, avant ça dans une autre, puis la rémission, le nouveau cancer, et la rémission. Cancer que sa mère avait eu avant lui, que sa grand-mère avait eu avant lui. Il mettait une certaine force sur les mots lorsqu’il soulignait cet héritage familial. Sans colère, ni tristesse, il soulignait les faits.

     La conversation était déjà finie lorsque la cheffe du service arriva pour m’examiner. Elle était accompagnée par toute une foule d’internes en médecine. On venait voir un cas moins spectaculaire qu’un double cancer ou que ce qui peut mener à amputer une jambe, mais peut-être moins fréquent à observer. Je n’étais pas mécontent d’avoir cette petite foule médicale venue expressément pour m’observer.

    La cheffe de service parlait d’une façon précise, sûre, avec autorité et douceur, une sorte de distance empathique et délicate à la fois. Après une série de questions elle m’examina, posant son doigt sur les cicatrices, touchant ici ou là, un interne ou deux firent de même à sa suite. Elle montrait, expliquait aux étudiants qui apprenaient : « vous voyez, là on a un motif en livedo racemosa, très caractéristique… » Après un examen visuel de mes stigmates elle demanda à un interne de me faire passer un test de force musculaire pour voir si les nerfs et mes muscles étaient atteints par la maladie. L’interne poussait mes doigts, mes bras, mes pieds, mes jambes dans une direction ; je devais de résister à cette pression, ce n’était pas difficile, il n’essayait pas si fort. La chef de service constata en rigolant, « ah bah il n’y a aucune perte de force hein ! ». Puis les examens terminés on m’expliqua brièvement le programme des jours à suivre. Et cette petite foule quitta la chambre, laissant un silence qui semblait comparativement offrir une grande intimité.  

    Les visites des médecins et la plupart des examens que j’aurais à faire pendant mon hospitalisation seraient surtout le matin. J’avais les après-midis de libre, un peu comme les enfants à l’école. J’avais pris avec moi mon ordinateur, pour travailler un peu si besoin, car m’étais-je dit la vie continue ; pour m’occuper surtout, plutôt que de m’intéresser à la télé, il y en avait une accrochée en face de chaque lit. Monsieur de Saint-A regardait la sienne, dont le son lui parvenait par casque bluetooth : question de génération. A ma place un patient Gen Z se serait peut-être contenté de son téléphone.

    Plutôt que de m’ennuyer dans ma chambre je décidais d’aller visiter mon nouveau domaine, d’inspecter ce qui constituait maintenant pour moi les limites du monde connu : les couloirs du service, le hall du bâtiment,  la cour principale dans l’enceinte de l’hôpital… et le très beau jardin sur lequel donnait la cour, auquel on accédait en passant sous une arche, pour se retrouver dans une sorte de place des Vosges réservée aux convalescents.

    Pendant mon expédition, j’arborais le petit bracelet à mon poignet qu’on m’avait mis à mon arrivée, qui signalait que j’étais un hospitalisé plutôt qu’un patient reçu en hôpital de jour ou un visiteur. Cet insigne offrait une sorte de distinction, grade banal dans un hôpital mais grade tout de même dans le malheur. Aussi dans l’ascenseur, un coursier venu livrer un paquet me dit « bon courage » en voyant le bracelet à mon bras ; l’attitude par défaut d’empathie du caissier du Monop’ de l’hôpital, un peu plus jeune que moi ; le sourire poli de médecins inconnus croisés dans les couloirs ; la sorte de curiosité confraternelle échangés entre nous autres hospitalisés, que j’aimais observer pour apprendre sur leurs corps les différentes traces qu’y laisse la fréquentation prolongée de la maladie. Il y avait de quoi se sentir faire partie faire partie d’une sorte de grande famille, unie par les circonstances.

    Mais une impression désagréable me suivait comme un chien lorsque je m’aventurais hors du service. Ce chien se nourrissait des différents tableaux glanés par mes yeux. Ici, dans le hall près des ascenseurs, le ballet des familles en larmes, renouvelé toutes les poignées d’heures, ceux qui attendaient l’air inquiet ou abattus, en groupe ou en solitudes juxtaposées, le regard sur leur téléphone ou dans le vide. Là, des patients cancéreux déambulant lentement, le crâne lisse, avec leur cathéter, vêtus du pyjama. Des enfants, des personnes âgées. Tout ce monde mêlé à la faune médicale, dont on distinguait les espèces – médecins, externes, infirmiers, aides-soignants, personnel administratif – aux différentes coupes et couleurs des blouses, à la forme des badges, à la présence ou non de cheveux blancs. Dans la queue du Relais H (la cafétéria) tout le monde se mélangeait dans une faim démocratique, unis par la perspective de l’acquisition d’un sandwich jambon-fromage ou tomate-mozza, que j’allais acheter pour suppléer à la bouffe qu’on m’apportait dans ma chambre, tellement celle-ci faisait honneur à sa mauvaise réputation.

    J’allais dans la cour. Des patients y fumaient, se tenaient en plein devant le sas d’entrée du bâtiment, ou sur les bancs à côté, le cathéter dans le bras, en pyjama. Je les trouvais dignes, drôles et beaux. Il y avait partout de grands signes « hôpital sans tabac » qui proscrivaient la cigarette jusqu’aux espaces extérieurs, celle-ci devant être circonscrite à des endroits réservés, sorte d’abribus pour fumeurs au milieu de la cour principale. Les patients n’en avaient rien à foutre. Qui leur aurait fait une remarque ? Certains avaient l’air de vivre ici depuis mille ans. Ils fumaient nonchalamment, le cathéter dans le bras, hospitalisés peut-être pour une maladie facilitée par la cigarette. Qui leur aurait fait une remarque ? Toute leur vie semblait tenir entre les murs de l’hôpital qu’ils habillaient de leur présence, comme la faune habille un biotope. Plus on tient de sa vie immédiate entre ses mains, parce que le reste (la vie du travail, de la famille, des obligations) n’est plus accessible, plus chaque décision que l’on prend importe. Ils voulaient fumer tranquille, sur le banc, près du sas d’entrée, le cathéter dans le bras, plutôt que sous l’abribus réservé aux fumeurs. Ils étaient la raison pour laquelle ce lieu existait. Je décidais de fumer prudemment sous l’abribus à tabagisme ; mais les fois suivantes, je m’autorisais moi aussi à savourer ma clope les jambes croisées sur un banc.


  • l’hôpital, suite


    L’idée de partager une chambre d’hôpital, entre le bruit des couloirs, la présence d’un compagnon de chambrée et le manque d’intimité, m’inquiétait. Le lit n’était pas confortable. Mou, étroit, on s’y enfonçait avec l’impression qu’un mouvement trop brusque nous en ferait chuter. La chaleur de juillet enveloppait les chambres. Il n’y avait pas de clim. Les aides-soignantes m’avaient apporté un ventilateur. Je le mis à plein régime braqué sur mon visage, allongé dans ma sueur et dans mon lit.

    « Il faudrait une clim spéciale avec des filtres sinon ça brasserait les microbes », m’avait expliqué la secrétaire du service. « Les nouveaux hôpitaux ils sont construits avec ça, mais ici à Saint-Louis qui est ancien, tous les services en sont pas forcément équipés… » C’était le prix à payer pour être hospitalisé dans une enceinte inscrite aux monuments historiques.  

    Le temps passait lentement sur la chambre, tout semblait pris dans une mélasse d’incertitude et d’air chaud. Monsieur de Saint-A… ne faisait pas un bruit. Il restait immobile sur son lit à regarder la télé en face de lui, ou il restait immobile à regarder dieu sait quoi, l’obscurité. Des bruits parvenaient souvent du couloir. Les aides-soignantes allaient et venaient au gré des besoins. Le patient de la chambre d’à côté, amputé d’une jambe, passait chaque soir une heure à psalmodier dans une langue que je ne comprenais pas.

    Je restais quelque temps immobile, contemplant la chaleur de l’air, la sueur sur mon corps, le bruit de bip-bip de la machine monitorant le rythme cardiaque de Monsieur de Saint-A…, les psalmodies du patient de la chambre d’à côté, les conversations des aides-soignantes, puis, entouré de tout ça, peut-être justement parce que j’étais tant entouré, après avoir lentement tourné autour, en moins d’une heure je trouvai le chemin du sommeil et m’endormis.

    Monsieur de Saint-A, lui, ne dormit pas. L’infirmier de nuit vint dans la chambre. Il dit à l’infirmier : c’est comme si ma peau me brûle. « Ah, mais pourtant, vous deviez sortir demain… » remarqua l’infirmier. Il lui donna un doliprane. « Je ne peux pas vous donner plus ». Il fallait sans doute l’accord préalable d’un médecin pour administrer quelque chose de plus fort ? Pourquoi n’y avait-il pas de médecin de garde ? « Ma peau me brûle ». Réveillé, je lui demandais si je pouvais faire quelque chose, lui apporter de l’eau. Il dit que non. L’infirmier parti. Je me rendormis.

    Lorsque je me réveillais le lendemain, Monsieur de Saint-A… était dans son lit, pâle. Il avait souffert toute la nuit. « Je suis allé me promener dans les couloirs, faire des allers-retours », dit-il. « Pourquoi ? » je fis, « pour penser à autre chose » dit-il. Connaissant ma tendance à ronfler, je craignais que mes ronflements aient participé à son insomnie. Je m’inquiétais : « et mes ronflements, ça ne vous a pas, euh, trop dérangé ? ». Il me regarda avec un air mi surpris mi amusé, air qu’il avait souvent : « ah, non, ne vous inquiétez pas, ça, euh… ça va ». Je me dis que c’était probablement sa manière de dire que je lui avais quand même un peu cassé les couilles. Puis il dit : « Je ne pouvais pas dormir avec la douleur. » Il avait d’autres priorités.

    Un infirmier arriva, l’infirmier de jour. Il était 6 heures. Il finit par lui donner un tramadol, il était 7 heures. Ça fini par le soulager un peu. Le médecin arriva à 8 : « bah écoutez, le scanner que vous avez fait l’autre jour est bon, mais là ça m’embête parce que vous me dites que vous avez mal, et vous étiez censé sortir aujourd’hui… ».

    Il ne sorti pas ce jour-là. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui n’était pas présent la veille, une façon de regarder le monde depuis un endroit lointain, comme si l’endroit où convergeaient les informations visuelles après la rétine, jusqu’au cerveau, était lointain, parce qu’il fallait nager dans l’eau épaisse de la douleur.

    **

    Il fallait que je fasse une prise de sang à jeun. A 8 heures, 8h30, l’infirmier ne revenait toujours pas. La perspective de voir mon plateau de petit déjeuner apporté sans pouvoir y toucher me vexait. La faim montait dans mon ventre comme une aube.  

    L’infirmier revint à 9h. Très gentil il me demanda comment étaient mes pieds, il examina les ulcères, me dit qu’il fallait changer les pansements, poser des pansements « humides » c’est-à-dire qui absorbent le pus des plaies, me fit la prise de sang et dit qu’il reviendrait poser les pansements, je dis je peux les poser moi-même, ce n’est pas compliqué. Alors j’eus droit au petit déjeuner.

    

-       Vous voulez quoi ? Me demanda l’aide-soignante qui avait garé le chariot de plateau-repas devant la porte.

    –       Euh, vous avez quoi ?

    –       Tout.

    –       Vous avez des croissants ?! demandais-je avec excitation. 
Elle rigola.

    –       Oui, des croissants, des pains au chocolat, des omelettes, du bacon, tout !  

    Je la regardais avec des yeux ronds de qui vient d’entrer la faim au ventre dans une boulangerie avant de comprendre qu’elle se moquait de moi : le choix auquel elle faisait référence étant une alternative thé/café et la présence ou non d’un jus de fruit pour accompagner les tartines.  

    –       Alors café, s’il vous plait, et jus de fruit.

    –       Mais le dimanche on a des croissants ! dit-elle en souriant.

    –       Ah ! fis-je plein d’un espoir un peu méfiant, mais satisfait.  

    Après le petit déjeuner, c’était l’heure de la douche. Il n’y avait pas de douche dans la salle de bain de nos chambres. Il fallait aller dans des salles de bain communes, des pièces isolées où les patients allaient se doucher un à un après désinfection en règle entre chaque passage. 

Une aide-soignante m’y accompagna et me fournit une serviette et un tapis de bain jetables, très fins, presque comme du papier de verre. Je me lavais en essayant de toucher le moins de choses possibles qui n’étaient pas mon corps. J’imaginais partout les traces des mains malades des patients précédents, même si ce n’était pas un service de maladies contagieuses, même si j’avais le nez plein de l’odeur de javel du nettoyage fraichement effectué… Puis je regagnais, tout frais, ma chambre. Monsieur de Saint-A… regardait la télé.  

    Un interne vint me voir. Très souriant, il m’exposa mon programme de la journée : on me dépêcherait un taxi pour que j’aille faire un examen des nerfs et des muscles à l’hôpital Bichat qui était doté d’outils adaptés absents de Saint-Louis. J’étais excité comme un enfant qui s’apprête à partir en voyage scolaire. Comme il me restait un peu de temps avant que ne vienne me chercher mon carrosse je décidais d’aller profiter de l’air extérieur, plus frais les matins d’été que la fournaise rémanente de l’après-midi précédent, mal dissipée de la chambre par la mince ouverture que permettait la fenêtre.



    Je m’habillais, fourrais mes paquets de cigarettes dans mes poches, mon téléphone, un bouquin… je passais un peu gêné devant Monsieur de Saint-A… qui regardait la télé avec l’air de ne pas y toucher.

    –       Je descends, vous voulez que je vous ramène quelque chose ?

    –       Hein ?

    –       Je vais en bas dans le hall, vous voulez que je vous ramène quelque chose ? Euh, un croissant, un jus de fruit ?

    –       Ah ! Non, non merci, ça va, fit-il de son air mi-amusé mi-surpris.  

    Et avec l’impression d’être un enfant qui commet une bêtise, je quittais le service pour vagabonder dans le hall de l’hôpital : son monop’, sa cafétéria, et dehors la cour intérieure de l’hôpital, le jardin, dans le jardin les bancs, les patients ou les familles éparpillées comme des petits ilots ou des archipels sur les bancs, et puis le bleu du ciel de juillet, la lumière du jour, la possibilité de fumer tranquillement des clopes, de marcher sur l’herbe, la liberté.



    **

    L’après-midi venu, le taxi vint me chercher. Le chauffeur, très gentil bien sûr, appelé par le service, me déposait d’un hôpital l’autre. J’aimais cette empathie spontanée et réservée qu’exprimaient les inconnus, pour en retour jouer à avoir l’air le plus détaché, calme, insouciant possible.

    On me faisait un examen des muscles et des nerfs à l’hôpital Bichat. Le secrétariat m’indiqua une salle où deux neurologues et une interne me reçurent. Ils étaient joviaux. « On va vous demander de vous déshabiller, gardez le slip ». Je m’exécutais. « Attention, ça peut faire un peu mal, on va vous envoyer des petits courants électriques avec l’aiguille, pour voir comment ça stimule les muscles et les nerfs… ». « D’accord », je fis, « En général pour les personnes âgées ça va, mais parfois c’est un peu plus difficile à supporter pour les jeunes hommes musclés ! » dit le neurologue jovial pendant que je m’allongeais en slip sur le lit d’examen. « Ah bon ? », je fis, avant de rigoler. Je crois que je finissais par comprendre les subtilités de l’humour médical.  

    Il m’envoya des petits chocs électriques avec l’aiguille dans différentes parties des bras et des jambes pendant que l’autre neurologue lisait le signal sur l’ordinateur et que l’interne observait les gestes du premier. Tout ça dans une très bonne ambiance. J’étais détendu, le but recherché. Les décharges étaient supportables. « Maintenant je vais le faire là », dit le neurologue. « Et maintenant là ». Il me touchait les jambes, les pieds, etc. « Et là, vous sentez ? Et là ? ». Je n’avais jamais autant été touché par des mains inconnues. A l’hôpital, votre corps vous appartient, mais il appartient aussi, pour les raisons légitimes que ses pouvoirs lui confèrent, à la médecine.

    

Le neurologue touchait les parties du corps qu’il allait électrocuter ; plus tôt dans la journée l’infirmier touchait mon bras pour la prise de sang ; le jour précédent les médecins touchait mes bras, mes jambes, pour vérifier l’état de mes nerfs, de mes plaies, de mes cicatrices ; « Ça fait mal ? Et là, vous sentez quelque chose ? Et là ? ». A chaque fois qu’on me touchait on me demandait ce que je pensais de ce toucher. Le premier jour pendant qu’elle m’examinait la cheffe du service me demanda de me lever pour regarder le dos. Elle touchait, montrait, expliquait aux étudiants. « Ca vous va si on regarde aussi les fesses ? » demanda-t-elle ensuite pendant que j’étais debout en slip avec toute une foule derrière moi. « Non, pas de soucis », fis-je. Et effectivement ça ne me causait pas de soucis parce qu’il y avait dans le fait de montrer mes fesses à une foule de jeunes médecins les observant avec application quelque chose de rigolo.

    

Ça ne me dérangeait pas. Pourtant j’ai longtemps été mal à l’aise lorsque quelqu’un avec qui je ne partage pas d’intimité physique me touchait, le bras ou l’épaule par ces gens tactiles lorsqu’ils vous parlent, ou qu’on me voie dans une nudité de maillot de bain, même par un ami.

    Une fois retourné dans mon hopital, mon hall, mon service, ma chambre, je etrouvais monsieur de sain-a. Sa fille était présente. Elle venait le voir presque chaque après-midi, apportait des nouvelles du monde extérieur, racontait des anecdotes quotidiennes, sur son travail (elle était, je crois, institutrice), sur ses enfants, etc. Je sortais de la chambre pour les laisser seul et pour profiter du jardin, fumer mes clopes. Lorsque je revenais, il était seul, regardant la télé.

    **

    Je lui demandais toujours s’il voulait que je lui ramène quelque chose du Monop’ ou du Relais H, où j’allais me chercher des sandwichs pour compenser la fadeur de la bouffe servie dans les chambres. Il refusait, ça le faisait rigoler. « De toute façon, avec le pain qu’ils utilisent ! ». Il était boulanger. En tant que meilleur ouvrier de France, il avait participé à préparer la galette des rois pour l’Elysée, plusieurs années de suite.

    Jour après jour, la cour de l’hôpital devenait un pays familier. Des amis venaient me rendre visite, mes parents aussi. Je me sentais presque trop occupé, trop sollicité. La soirée venue, j’étais tranquille : ni examens médicaux, ni visites, ni rien. J’allais dans la cour profiter de l’air du soir, fumant clope sur clope, regardant les variations de la faune des visiteurs au gré des moments de la journée.

     Les scènes les plus touchantes venaient vers le coup de 19-20 heures. Le ballet incessant des visiteurs, infirmiers, ambulanciers, patients, médecins, aides-soignants se calmait. Il restait dehors, dans la cour, par ces chaudes soirées d’été, surtout des proches de patients, ou des proches de tout juste promus morts. Le troisième soir de mon hospitalisation suivait une journée très chaude et nuageuse. A 21 heures les nuages étaient percés par les quartiers d’orange du soleil couchant, un orange intense de verre de Spritz qui tranchait dans la grisaille. Dans la cour de nombreuses familles étaient rassemblées, en pleurs, en deuil, chacune dans leur coin. Beaucoup de personnes avaient dû mourir ce soir-là ou emprunter par l’hospitalisation le chemin de la mort. Beaucoup plus que d’habitude. Était-ce la chaleur qui avait précipité les choses, empiré les états ? Est-ce que sans raison valable la mort se mettait parfois en tête de récolter des moissons particulièrement abondantes ? Ou opérait-elle en synchronie, la mort d’une personne, ici, devant impliquer celle d’une autre, ailleurs. Je regardais ces circonstances, jusqu’à 22 heures, heures de couvre-feu, et je regagnais ma chambre.

    Je me tenais loin de la mort. Les résultats de mes examens tombaient les uns après les autres, un jour après l’autre, tous rassurants. Certes, les picotements et fourmillements que je ressentais occasionnellement dans les jambes et les bras venaient bien du fait que certains de mes nerfs sensitifs commençaient à être grignotés, ce qui à terme et sans traitement aurait fini par provoquer une paralysie, j’imagine. Certes, le livedo racemosa était assez important et diffusé, mais les ulcères ne présentaient pas d’aspect trop inquiétant, et surtout, tout le reste allait parfaitement bien. Je n’avais jamais été aussi exhaustivement examiné. Malgré cette petite maladie auto-immunitaire, ma santé était parfaite. Quasiment immortel.

    Les médecins étaient rassurants. Je crois qu’ils m’aimaient bien, comme un instit aime bien un élève particulièrement éveillé, parce que j’avais eu le temps de tout apprendre sur la maladie et de réviser mes connaissances immunologiques. Je leur posais donc calmement des questions précises, les encourageant à expliciter leur démarche de diagnostic différentiel, mais je crois sans trop en faire non plus, sans trop donner dans l’hypocondrie. J’étais calme. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. 6 mois de cortisone, deux ans d’immunosuppresseurs, et on atteindra rapidement et inshallah définitivement la rémission. Le tour était joué.

    J’étais rassuré. Quatre jours après mon arrivée, je sortais de l’hôpital, je laissais derrière moi médecins, infirmières, aides-soignantes, personnel administratif, patients, jardin, Relais-H, Monsieur Saint-A, à qui j’avais répété dans ma tête, de gêne, mon au-revoir avant de le lui faire.

    Je fumais une dernière clope dans la cour avec mes anciens camarades. Puis je quittais cette enceinte et rentrais chez moi. Sur le chemin, je me suis dit, sans user de mots, mais le sentiment dans ma poitrine a pris une forme particulière, qui me disait : je suis retourné à la vie. Qu’est-ce que j’obtiens, à retourner à la vie ?

    Pendant ces quelques jours, j’ai fréquenté la mort, avoisiné l’idée de la mort, même si je savais que je n’allais pas mourir, je m’en suis approché. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une chance. Il n’y a pas un gramme en moi qui ait envie de mourir. Mais, comme l’aimait à répéter feu mon grand-père, parfois, il faut se mettre les yeux en face des trous.